L’étude Dext/Censuswide sonne l’alarme sur une dérive préoccupante : les entreprises et cabinets comptables s’appuient de plus en plus sur des IA génératives généralistes pour gérer des fonctions financières, au mépris des exigences réglementaires et de la complexité des métiers du chiffre. Les professionnels dénoncent une illusion d’automatisation porteuse de risques financiers, juridiques et organisationnels majeurs, révélant ainsi l’ampleur de l’acculturation numérique encore à construire dans le secteur.
L’automatisation progresse à grands pas dans la comptabilité française, portée par la démocratisation des IA génératives telles que ChatGPT. Pourtant, une fracture apparaît entre la facilité d’accès à ces outils et la compréhension de leurs limites. L’étude Dext/Censuswide, conduite en décembre 2025 auprès de 500 experts-comptables, dévoile des pertes financières réelles, des heures perdues à corriger des erreurs, et un appel quasi-unanime à une réglementation urgente. Cette situation met en lumière une forme de « magie » de l’innovation, où l’enthousiasme pour l’automatisation occulte la nécessité de discernement métier.
Le paradoxe soulevé par l’étude est frappant : alors que la technologie promet un gain d’efficacité, les entreprises, les administrations et les fournisseurs de services se retrouvent confrontés à des surcoûts et à des risques de non-conformité croissants. La profession comptable, en première ligne, observe que l’usage inapproprié de l’IA générative transforme la promesse d’économie en un retour de bâton, parfois brutal, tant pour les utilisateurs que pour les cabinets chargés de rectifier les erreurs. Cette dynamique interroge la maturité numérique réelle des acteurs économiques français, tout en pointant l’urgence d’une pédagogie généralisée.
Une alerte sur l’usage dévoyé des IA génératives
L’étude révèle que plus d’un tiers des experts-comptables interrogés déclarent avoir constaté des pertes financières directes chez leurs clients, consécutives à des conseils erronés délivrés par des IA génératives. Ces pertes prennent la forme de trop-payés, d’amendes, de pénalités, d’allocations manquées ou de défauts de conformité. Ils sont 31 % les professionnels qui identifient ce risque comme une menace désormais systémique pour les entreprises françaises. Ce n’est donc pas la technologie qui est en cause, mais bien l’usage inadapté d’outils généralistes dans un domaine où la précision et la contextualisation réglementaire sont essentielles.
La multiplication de ces incidents ne relève pas du simple accident. Elle illustre l’écart entre la promesse marketing d’une IA « bonne à tout faire » et la réalité du terrain : des modèles généralistes comme ChatGPT n’intègrent ni la jurisprudence française, ni les spécificités sectorielles, ni les obligations réglementaires à jour. Comme le résume Geoffrey Nozerand, responsable partenariat France chez Dext, « il existe une différence fondamentale entre les outils spécialisés, conçus spécifiquement pour la comptabilité, et les chatbots généralistes qui ignorent le contexte financier réel d’une entreprise ».
L’acculturation numérique, parent pauvre de l’automatisation
Ce décalage entre les usages et la réalité technique signe une acculturation numérique inachevée. Selon l’étude, 63 % des experts-comptables ont observé une progression marquée du recours de leurs clients à l’IA générative pour obtenir des conseils financiers ou fiscaux. Pourtant, la compréhension des limites et des risques associés reste très inégale. La majorité des utilisateurs ne distingue pas entre IA généraliste et outils spécialisés, ni n’identifie les domaines où l’intervention humaine demeure incontournable.
La tentation de la substitution se généralise : 59 % des professionnels rapportent que leurs clients contestent désormais les recommandations du cabinet en s’appuyant sur les réponses de l’IA, et un même pourcentage envisage de remplacer tout ou partie des services d’expertise par des solutions automatisées. Ce phénomène témoigne d’une confiance aveugle dans la technologie, accentuée par un déficit de formation et d’accompagnement sur le terrain. En conséquence, 9 % des experts-comptables constatent quotidiennement des erreurs IA, 21 % chaque semaine et 23 % chaque mois, la plupart portant sur des points critiques comme la paie, la fiscalité ou l’interprétation des dépenses de l’entreprise.
L’illusion d’économie et le retour de bâton financier
L’un des arguments avancés pour justifier l’adoption rapide de l’IA générative est la promesse d’économie et de gain de temps. L’étude montre que cet espoir est largement déçu, car près d’un tiers des professionnels passent entre quatre et dix heures par semaine à corriger les erreurs générées par l’IA, et 60 % consacrent jusqu’à trois heures par mois à des corrections mineures. Ces surcoûts s’additionnent aux heures facturées, aux reprises de dossiers et à la démobilisation progressive des équipes, annulant souvent les bénéfices attendus de l’automatisation.
Au-delà de l’aspect financier, la multiplication des erreurs expose les entreprises à des risques accrus de sanctions, de contrôles fiscaux ou de pertes d’optimisation. La tentation de gérer seul sa comptabilité peut ainsi se transformer en piège coûteux : « La technologie rend, certes, la comptabilité plus accessible, mais elle n’a rien de magique », insiste Geoffrey Nozerand. Les cabinets, contraints de reprendre l’intégralité des opérations mal gérées par l’IA, voient leur charge de travail augmenter, au détriment de la valeur ajoutée apportée au client.
Gouvernance, conformité et responsabilité : un enjeu collectif
La prolifération d’erreurs liées à l’IA générative met en lumière la fragilité de la gouvernance numérique des entreprises. Un cinquième des professionnels alerte sur le risque accru de faillite ou d’insolvabilité lié à l’usage inapproprié de ces outils, 37 % anticipent une multiplication des pratiques frauduleuses ou abusives et 35 % redoutent des perturbations majeures des flux de trésorerie. La conformité réglementaire, essentielle dans les fonctions comptables, se trouve directement menacée par le recours à des modèles non certifiés et non adaptés.
La profession réclame donc un encadrement strict : 89 % des experts-comptables interrogés demandent la mise en place de réglementations ou de restrictions spécifiques à l’usage de l’IA générative dans la finance et la fiscalité. Cette demande traduit une prise de conscience partagée : l’innovation ne doit pas s’opposer à la sécurité juridique et à la qualité du service, mais les intégrer au cœur de son déploiement. Sans formation, ni cadre opérationnel, le risque de contentieux, de sanctions ou de perte de confiance s’intensifie pour l’ensemble de la chaîne économique française.
L’émergence du marché de l’IA spécialisée
Au-delà de l’alerte, l’étude éclaire en creux la montée d’un nouveau marché : celui des solutions d’IA spécialisées, paramétrées pour répondre aux exigences réglementaires et métier de la comptabilité. Si l’engouement pour les IA généralistes traduit un besoin d’innovation et d’accessibilité, il révèle aussi l’incapacité de ces outils à satisfaire les contraintes sectorielles. La demande de fiabilité, de traçabilité et de contextualisation pousse à privilégier des outils certifiés, intégrés aux flux métier, capables d’offrir des garanties sur la conformité et la sécurité des données.
Cette dynamique pourrait accélérer la structuration d’un écosystème français de l’IA comptable, associant expertise humaine, intelligence artificielle et gouvernance adaptée. Les entreprises, les administrations et les fournisseurs de services sont incités à arbitrer entre la simplicité d’accès des solutions généralistes et l’exigence de maîtrise offerte par les solutions spécialisées. Ce choix conditionnera la qualité, la productivité et la soutenabilité des processus comptables dans les années à venir.
L’étude Dext/Censuswide illustre ainsi une transition critique, car exploiter la puissance de l’IA générative requiert d’en maîtriser le périmètre, les limites et les risques. Ce témoignage collectif d’une profession confrontée aux conséquences d’un usage sans garde-fous est aussi un appel à l’acculturation, à la pédagogie et à la définition de nouveaux référentiels, afin que l’innovation rime réellement avec sécurité, productivité et conformité.























