Le rapport Figma « The demand for design hiring in 2026 » montre des paradoxes étonnants : l’IA ne supprime pas les postes, elle élève les exigences et redéfinit la valeur du design comme levier stratégique ; le marché de l’emploi dans le design est perçu comme dégradé, mais les entreprises qui innovent accélèrent leurs recrutements.

Figma a interrogé 323 responsables du recrutement design aux États-Unis, au Canada, au Royaume-Uni, en Allemagne, en France, en Australie et au Japon, entre le 2 et le 23 octobre 2025. L’étude met en évidence une tension nette entre sentiment de marché et dynamique interne des organisations. Plus de la moitié des répondants considèrent que le marché s’est détérioré, mais près d’un sur deux indique que ses besoins de recrutement ont augmenté au cours des six derniers mois.

Cette dissociation révèle une reconfiguration qualitative plutôt qu’un ralentissement global. Les entreprises recrutent, mais différemment. Elles filtrent davantage, ciblent des profils hybrides et acceptent des cycles d’embauche plus longs. Le design n’est plus une fonction d’exécution. Il devient un levier d’arbitrage dans des environnements produits profondément transformés par l’IA.

L’IA élève le niveau d’exigence et marginalise les exécutants

La maîtrise des outils d’IA est désormais considérée comme un prérequis. Près de 80 pour cent des recruteurs déclarent que la compétence IA dans le processus de conception est en augmentation. Dans les entreprises technologiques d’Asie-Pacifique, la connaissance du design de produits intégrant l’IA progresse jusqu’à 86 pour cent des cas. Plusieurs responsables interrogés expliquent qu’ils n’embauchent plus de profils qui n’utilisent pas l’IA au quotidien.

Cette évolution ne traduit pas une substitution mécanique entre l’outil et le designer. Les citations du rapport montrent que les entreprises réduisent les recrutements sur les tâches répétitives, mais renforcent la demande pour des profils capables d’intégrer l’IA dans des flux complexes, avec supervision humaine et capacité stratégique. Les compétences dites « evergreen » dans le rapport, c’est à dire en demande constante, telles que la recherche qualitative, l’architecture d’information ou la facilitation interfonctionnelle, restent citées comme essentielles. L’IA accélère la production, mais elle accroît la responsabilité décisionnelle.

Plus de candidats, mais moins de profils adaptés

Le rapport documente une inflation quantitative des candidatures. Dans certaines zones comme l’Amérique du Nord technologique, 70 pour cent des recruteurs constatent une hausse du nombre de postulants. Pourtant, la difficulté à identifier le bon profil progresse parallèlement, dépassant 60 pour cent dans plusieurs régions. Les attentes salariales augmentent également fortement, atteignant jusqu’à 76 pour cent de hausse perçue en Asie-Pacifique technologique.

Ce décalage signale une pénurie qualitative. Les entreprises recherchent des profils capables de combiner créativité, compréhension produit, maîtrise des outils d’IA et capacité d’intégration transverse. La multiplication des candidats ne compense pas l’écart de maturité opérationnelle. Les délais de recrutement s’allongent et la négociation salariale devient plus complexe. Pour les directions IT et produit, cette tension implique de revoir les référentiels de compétences et d’investir davantage dans la formation interne plutôt que de compter uniquement sur le marché.

Quand l’IA banalise la production, le design redevient l’arbitre

Les entreprises à croissance rapide sont celles qui recrutent le plus de designers. Quarante-six pour cent des organisations déclarant une croissance supérieure à la moyenne anticipent une hausse de leurs embauches. Les projets concernés couvrent à la fois les produits intégrant l’IA et les logiciels traditionnels. Les sociétés technologiques priorisent davantage les produits IA, tandis que les acteurs non technologiques mettent l’accent sur la marque et l’expérience.

La synthèse du rapport souligne un point déterminant. Lorsque la génération de prototypes devient accessible à tous grâce aux modèles d’IA, la différenciation ne repose plus sur la capacité à produire rapidement, mais sur la capacité à décider correctement. Le jugement, la cohérence d’ensemble et la qualité de l’expérience deviennent des facteurs de compétitivité. Le design cesse d’être un simple habillage fonctionnel. Il devient un mécanisme d’arbitrage entre vitesse, pertinence et valeur d’usage.

Enfin, la priorité donnée aux profils seniors, dont la demande progresse à 56 pour cent contre 25 pour cent pour les juniors, traduit une recherche d’expertise immédiatement mobilisable. Les entreprises en forte croissance accentuent encore cette orientation. Ce choix répond à la complexité des environnements IA, mais pose un enjeu de renouvellement des talents à moyen terme. Le rapport de Figma met ainsi en lumière une mutation structurelle : l’IA ne réduit pas la place du design, elle en augmente l’exigence. La question n’est plus de savoir s’il faut recruter des designers, mais à quel niveau de maturité et avec quelle capacité d’intégration technologique. Dans un environnement où la production s’automatise, la décision devient la ressource rare.

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