Office.eu propose une suite bureautique et collaborative entièrement construite sur des infrastructures européennes, en s'appuyant sur Nextcloud, la plateforme open source de référence du continent. Cette initiative venue des Pays-Bas illustre que la rupture avec les suites américaines n'est pas seulement un réflexe franco-français mais un mouvement de fond qui traverse l'Union européenne, porté simultanément par des États et par des acteurs privés.
La France a engagé, via la Direction interministérielle du numérique, la généralisation de LaSuite à l'ensemble des services de l'État d'ici 2027. La Dinum fait état de 200 000 utilisateurs actifs quotidiens sur Tchap, de 47 000 utilisateurs hebdomadaires sur la Webconférence de l'État et de 140 000 usagers sur Resana, des volumes qui signalent un usage massif, bien au-delà d'un périmètre pilote. Ce que l'initiative néerlandaise révèle, c'est que la même logique de réduction de dépendance s'exprime désormais dans le marché privé européen, sans attendre une injonction publique.
Office.eu s'appuie sur Nextcloud, dont l'architecture open source permet une maîtrise du code, des données et des mécanismes d'authentification sans dépendance à un fournisseur extra-européen. Ce choix technique traduit une même lecture du risque juridique : la plateforme est hébergée en Europe, auditée publiquement, compatible avec les exigences du RGPD. Pour les DSI de PME et d'ETI ciblées, cela signifie une localisation des données maîtrisable et une chaîne de sous-traitance traçable sous droit européen.
Un marché privé qui anticipe la demande réglementaire
La suite intègre une messagerie, la gestion documentaire et des outils collaboratifs, avec un positionnement assumé sur la conformité par conception (secure by design) plutôt que sur la conformité obtenue par ajout de couches externes. C'est précisément ce positionnement qui distingue ces offres des approches consistant à héberger des logiciels américains sur des serveurs européens.
La polémique française sur l'État éditeur a largement occulté un fait structurel : la demande de souveraineté numérique ne provient pas seulement du secteur public. Les obligations issues de NIS 2, de DORA pour le secteur financier et de l'AI Act créent des contraintes de traçabilité, de localisation des données et de maîtrise des dépendances tierces qui s'imposent aux organisations privées autant qu'aux administrations. Un éditeur comme Office.eu vise précisément cette demande, en ciblant des organisations qui n'ont pas la possibilité d’attendre une décision publique pour ajuster leur architecture.
Ce mouvement répond directement au besoin actuel de conformité. Si la France concentre aujourd'hui l'attention, le mouvement de rupture avec les suites américaines est un fait dans l'ensemble de l'Union européenne, avec des modalités et des vitesses d'exécution variables selon les pays. L’Allemagne est probablement le pays le plus avancé. Plusieurs Länder ont engagé des migrations vers LibreOffice et des infrastructures open source pour leurs administrations. La Thuringe et le Schleswig-Holstein ont annoncé des plans de sortie de Microsoft. Sovereign Tech Fund, financé par le gouvernement fédéral, finance activement des projets d'infrastructure numérique open source européens, dont Nextcloud. La Suède et la Finlande ont conduit des audits de dépendance aux fournisseurs américains dans leurs administrations publiques, accélérés après la prorogation de la section 702 du FISA. La section 702 du FISA, introduite en 2008, permet aux agences américaines de renseignement de collecter, sans mandat individuel, les communications électroniques (e-mails, messages, données cloud, etc.) de personnes étrangères situées hors des États-Unis.
Un signal géopolitique qui dépasse le cas français
L'émergence simultanée, dans plusieurs États membres, d'offres collaboratives à ancrage européen — portées par des acteurs publics comme la Dinum ou par des éditeurs privés comme Office.eu — signale que le marché intègre désormais la souveraineté numérique comme critère d'architecture, et non comme contrainte réglementaire subie. Ce déplacement est significatif pour les DSI : les alternatives aux suites américaines cessent d'être des choix idéologiques pour devenir des options opérationnelles, évaluables selon les critères habituels de sécurité, d'interopérabilité et de gouvernance des données.
L'outrance des positions américaines sur l'extraterritorialité du droit — Cloud Act, FISA 702, injonctions administratives — produit un effet stimulant sur l'offre européenne. Elle accélère des initiatives qui, sans cette pression, auraient mis davantage de temps à atteindre un seuil de crédibilité commerciale. Office.eu, dont les clients proviennent déjà de plusieurs pays européens selon la société, illustre que cette dynamique n'attend plus les seuls arbitrages publics pour se matérialiser. Le mouvement souverainiste en matière de suites collaboratives est général. La France l'a institutionnalisé avec LaSuite, d'autres pays le construisent par le marché.























