Le 8 avril dernier, la DINUM a réuni ministères, opérateurs publics et acteurs privés pour un séminaire interministériel consacré à la réduction des dépendances numériques extra-européennes. La direction annonce sa sortie de Windows au profit de Linux. La Caisse nationale d'Assurance maladie bascule 80 000 agents sur Tchap, Visio et FranceTransfert. Chaque ministère devra présenter son plan de migration d'ici l'automne 2026. L'objectif : couvrir à terme les 2,5 millions d'agents de la fonction publique d'État.

À l'initiative du Premier ministre, du ministre de l'Action et des Comptes publics et de la ministre déléguée chargée du Numérique, la direction interministérielle du numérique a réuni le 8 avril 2026 les représentants de la DGE, de l'ANSSI et de la Direction des achats de l'État, aux côtés de ministères, opérateurs publics et acteurs privés. L'objectif du séminaire était de réduire structurellement la dépendance numérique de la France envers des solutions extra-européennes, avec une méthode nouvelle : des coalitions interministérielles associant pour la première fois acteurs publics et partenaires industriels autour d'objectifs et de calendriers précis. Le communiqué officiel conjoint publié par la DINUM et le ministère de l'Économie traduit la tonalité de cette journée sans ambiguïté. « Nous ne pouvons plus accepter que nos données, nos infrastructures et nos décisions stratégiques dépendent de solutions dont nous ne maîtrisons ni les règles, ni les tarifs, ni les évolutions, ni les risques », y est-il indiqué.

Cette inflexion de la position gouvernementale repose sur un contexte géopolitique transformé depuis début 2025. La politique étrangère de l'administration Trump a donné vie à une menace longtemps cantonnée aux scénarios d'experts. Les entreprises américaines restent soumises au Cloud Act, qui autorise les autorités américaines à accéder aux données qu'elles gèrent, quel que soit le lieu d'hébergement. Des pressions documentées ont déjà été exercées sur des membres de l'ONU via des services Outlook, et les tensions commerciales transatlantiques de début 2026 ont élevé le risque d'interruption de service au rang de scénario crédible pour plusieurs responsables gouvernementaux. Cette réalité juridique confère désormais aux outils américains un statut de risque stratégique explicite, que le gouvernement français a décidé de traiter par une démarche industrielle plutôt que déclarative.

La DINUM sous Linux

Deux signaux donnent corps à l'annonce du 8 avril. La DINUM confirme sa sortie de Windows au profit de postes sous Linux, une décision symboliquement forte qui s'appuie sur le modèle de la Gendarmerie nationale, pionnière de ce basculement dans l'administration française avec sa migration vers Ubuntu. En parallèle, la Caisse nationale d'Assurance maladie a lancé la migration de ses 80 000 agents vers le socle numérique interministériel développé par la DINUM. Parmi les plus importantes jamais engagées dans l'administration française, cette migration démontre la capacité à passer à l'échelle d'un dispositif construit depuis plusieurs années sans les ressources comparables à celles de Microsoft ou Google. Les outils retenus forment le premier cercle de La Suite Numérique : Tchap pour la messagerie instantanée, Visio pour la visioconférence et FranceTransfert pour l'échange sécurisé de documents.

La Suite Numérique repose sur une architecture modulaire dont le premier cercle est opéré directement par l'État, basé sur des logiciels libres et hébergé dans des environnements conformes à la doctrine Cloud au centre, qualifiés par l'ANSSI au titre des données sensibles selon les exigences du vade-mecum publié en application de la loi SREN du 21 mai 2024. Tchap, développé sur le protocole Matrix avec chiffrement de bout en bout et hébergement exclusivement français, comptait déjà 400 000 utilisateurs avant le séminaire. La deuxième phase du déploiement de Visio, engagée au premier trimestre 2026, a étendu l'outil à 200 000 agents, dont ceux du CNRS et de l'Assurance maladie. Les DSI publics doivent toutefois intégrer une limitation fonctionnelle en cours de résolution : la capacité de Visio est actuellement plafonnée à 150 participants par réunion, contre 10 000 pour Microsoft Teams. La DINUM n'a pas communiqué de calendrier précis pour atteindre la parité sur ce point.

Plans ministériels obligatoires à l'automnen

Le séminaire a posé le cadre d'une gouvernance interministérielle inédite. Chaque ministère, opérateurs inclus, doit formaliser d'ici l'automne 2026 son propre plan de réduction des dépendances sur sept axes : postes de travail, outils collaboratifs, antivirus, intelligence artificielle, bases de données, virtualisation et équipements réseau. La Direction des achats de l'État conduira en parallèle un travail de cartographie et de diagnostic, dont les résultats alimenteront un objectif chiffré de réduction assorti d'un calendrier explicite. La DGE contribue à la définition d'un cadre de service numérique européen destiné à donner à la filière industrielle une visibilité sur les besoins de l'État. Les premières « rencontres industrielles du numérique », programmées en juin 2026 par la DINUM, constitueront le moment de formaliser des coalitions public-privé concrètes, dont une « alliance public-privé pour la souveraineté européenne » annoncée lors du séminaire. La démarche s'appuie sur les communs numériques et les standards d'interopérabilité portés par les initiatives Open-Interop et OpenBuro.

La France accélère à un rythme inédit, mais le chantier reste ouvert. La migration complète des 2,5 millions d'agents de la fonction publique d'État visée d'ici 2027 suppose une montée en charge technique et une gestion du changement que les expériences européennes passées, Munich en tête, ont enseigné à ne jamais sous-estimer. La maturité opérationnelle du socle, la formation des agents et la continuité politique au-delà des échéances électorales constitueront les épreuves de vérité d'une stratégie dont les fondations, pour la première fois, tiennent debout.