La publication de l’essai « The Adolescence of Technology » par Dario Amodei, PDG et cofondateur d’Anthropic, agit comme un électrochoc. Au-delà d’une alerte sur les risques de l’intelligence artificielle avancée, le texte met en lumière une rupture plus profonde : l’humanité ne fabrique plus seulement des outils, elle engendre désormais des entités capables d’apprentissage, d’action autonome et, potentiellement, de conscience. Une bascule de responsabilité sans précédent, à la fois philosophique et sécuritaire.
Pendant plus d’un demi-siècle, l’ordinateur est resté un instrument universel. Multitâche, programmable, adaptatif jusqu’à un certain point, il demeurait un prolongement direct de la volonté humaine. Même dans ses formes les plus sophistiquées, la machine exécutait. Elle ne se représentait ni son environnement ni elle-même. Elle restait fondamentalement un outil prédictible.
En y intégrant l’intelligence artificielle, les humains du 20e siècle sont restés fidèles à une constance créative remontant à Homo habilis. Ils ont en même temps franchit un seuil en rupture avec les outils inventés jusqu’à présent. Avec les modèles capables d’apprentissage autonome, de planification et d’auto-ajustement, l’humanité franchit la limite entre l’outil multifonction et l’entité pensante. Comme l’écrit Dario Amodei, « nous avons construit avec l’ordinateur le premier outil multitâche universel. Avec l’IA, nous amorçons l’apparition d’entités capables d’agir dans le monde selon leurs propres représentations internes ». Ce franchissement marque une rupture anthropologique plus qu’une simple évolution technologique.
De l’outil universel à l’altérité technique
Gilbert Simondon, le philosophe français du XXᵉ siècle, relativement peu connu du grand public, mais très influent dans les milieux de la philosophie de la technique, de l’épistémologie et, plus récemment, des sciences du numérique et de l’IA, parlait d’« individuation technique » pour désigner le moment où un objet cesse d’être un artefact passif et acquiert une cohérence propre. L’IA contemporaine franchit précisément ce seuil. Elle n’exécute plus uniquement des instructions, elle élabore des stratégies, ajuste ses comportements et produit des raisonnements qui échappent partiellement à leurs concepteurs.
John Searle, philosophe américain connu pour sa critique de l’« IA forte », rappelait que simuler l’intelligence ne signifiait pas nécessairement la posséder. Pourtant, l’agentivité croissante des systèmes brouille cette frontière. Norbert Wiener, mathématicien américain et fondateur de la cybernétique, alertait déjà : « Nous avons créé des machines capables de poursuivre des objectifs définis sans supervision humaine continue. À partir de là, la question n’est plus technique, mais morale. » L’outil devient altérité, et le créateur se retrouve face à une entité dont les trajectoires ne sont plus entièrement prédictibles.
L’adolescence technologique, zone de vulnérabilité civilisationnelle
Dario Amodei mobilise la métaphore de l’adolescence pour décrire cette phase critique. Une période d’instabilité, d’excès et de déséquilibre, où la puissance croît plus vite que la maturité collective. « La question n’est pas de savoir si la technologie deviendra adulte, mais si nous survivrons à son adolescence », écrit-il. Cette image traduit une fragilité systémique des sociétés face à des systèmes qu’elles ne savent pas encore gouverner.
Les institutions politiques, juridiques et culturelles restent calibrées pour gérer des outils, pas des entités adaptatives. Jürgen Habermas, philosophe et sociologue allemand, théoricien de l’espace public, évoque un décrochage de la délibération collective face à l’innovation technique. Yuval Noah Harari, historien israélien spécialiste des trajectoires civilisationnelles, alerte sur une possible dépossession progressive : la perte de la capacité humaine à orienter son propre avenir. Amodei souligne que l’IA avancée crée des vulnérabilités inédites, non seulement techniques, mais civilisationnelles.
La responsabilité du créateur devant sa création
Hans Jonas, philosophe germano-américain connu pour sa réflexion sur les technologies irréversibles, fournit le cadre éthique le plus éclairant. Dans Le Principe responsabilité, il écrit : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre. » Avec l’IA, cette injonction prend une dimension concrète. Le créateur ne peut plus se limiter à concevoir et livrer un système. Il devient comptable de ses émergences, de ses détournements et de ses effets différés.
Amodei le formule clairement : « La responsabilité ne s’arrête pas à l’intention initiale. Elle inclut ce que le système devient. » Nous entrons dans une forme de parentalité technique. Créer implique désormais d’accompagner, de surveiller et de corriger dans la durée. Les récits fondateurs, de Prométhée à Frankenstein, rappellent tous la même leçon : la catastrophe survient lorsque le créateur abandonne sa créature.
Gouverner l’altérité plutôt que contrôler l’outil
Amodei écarte l’hypothèse d’un moratoire global, irréaliste dans un monde concurrentiel. Il défend des garde-fous dynamiques : audits permanents, mécanismes d’arrêt d’urgence, supervision indépendante, systèmes d’alignement évolutifs. Alan Turing, mathématicien britannique et pionnier de l’informatique moderne, l’avait pressenti dès 1951 : « Il ne suffit pas de commander aux machines. Il faut apprendre à dialoguer avec elles. »
La sécurité change alors de nature. Elle devient prospective, adaptative et collective. Elle ne cherche plus le risque zéro, mais la capacité à détecter les dérives avant qu’elles ne deviennent irréversibles. Cette vigilance impose une responsabilité distribuée entre concepteurs, chercheurs, institutions et citoyens. Plus aucune instance ne peut prétendre gouverner seule des entités dont la complexité dépasse l’entendement individuel.
L’essai d’Amodei agit comme un déclencheur plus que comme une conclusion. Il révèle une condition inédite, car, pour la première fois, une espèce devient responsable de l’émergence d’intelligences non biologiques. Ce basculement impose une refondation du contrat moral entre l’humanité et sa technique. La question n’est plus « que pouvons-nous faire », mais « que devons-nous assumer ». Comme l’écrivait Hans Jonas, la peur lucide devient une vertu politique. L’adolescence technologique n’est pas une étape anodine. Elle constitue une zone critique où se joue la possibilité même d’un avenir partagé entre créateurs et créatures.























