Les centres de données sont devenus la colonne vertébrale de l’économie numérique, mais leur matérialité industrielle reste largement sous-estimée dans les débats publics. Derrière les promesses de sobriété énergétique et de cloud décarboné, les opérateurs continuent de livrer des infrastructures lourdes, fondées sur des milliers de tonnes de béton, d’acier et d’équipements électromécaniques. L’analyse du cycle de vie, ou ACV, menée par Data4 sur son data center DC19 de Marcoussis, mis en service en 2023, éclaire précisément cette réalité en mesurant l’ensemble des impacts environnementaux sur vingt ans, depuis l’extraction des matières premières jusqu’à la fin de vie du site.
Cette approche change la nature même de l’évaluation environnementale. L’ACV ne se limite pas aux émissions de gaz à effet de serre, mais agrège des indicateurs comme l’épuisement des ressources minérales, la consommation d’eau ou l’acidification. Elle repose sur un cadre normatif robuste, fondé sur les normes ISO 14040 et 14044, le référentiel français NF X30-264 et le référentiel ADEME des services cloud et centres de données. Pour Data4, cette méthode constitue un véritable outil d’éco-conception, utilisé dès la phase de conception pour comparer des variantes techniques et éviter les « fausses bonnes idées » qui déplacent les impacts d’un poste vers un autre.
Un data center est déjà lourdement “carboné” le jour de son inauguration
L’un des enseignements les plus importants de l’étude tient dans la répartition des impacts sur l’ensemble du cycle de vie. Pour le site de Marcoussis, l’empreinte carbone nette sur vingt ans atteint 12,6 millions de kilogrammes de CO₂ équivalent. Or près de 40 % de ce total proviennent de la seule phase de production des matériaux et des équipements, avant même la première mise sous tension du site. La fabrication du bâtiment, des groupes froids, des onduleurs et des groupes électrogènes représente à elle seule plus de 5,3 millions de kilogrammes de CO₂ équivalent, soit un ordre de grandeur comparable à la production de quatre avions de ligne de type A320.Cette “dette environnementale initiale” est largement invisible dans les indicateurs traditionnels du secteur. Le marché continue de raisonner en PUE, en efficacité énergétique ou en pourcentage d’électricité renouvelable, alors qu’une part massive de l’impact est déjà figée dans la matière. La structure porteuse et les fondations du bâtiment concentrent à elles seules 43 % de l’empreinte carbone de la phase de production, en raison des volumes de béton armé et d’acier mobilisés. Autrement dit, la manière dont un data center est construit pèse presque autant que vingt ans d’exploitation.
La performance énergétique ne suffit plus à décrire l’impact réel
La phase d’exploitation reste néanmoins la première source d’émissions, avec 48 % de l’empreinte carbone totale. Pour un site de 5 MW IT fonctionnant à 70 % de charge, la puissance moyenne consommée atteint 4,34 MW, dont 1,34 MW pour les seuls systèmes de support. Le PUE de 1,43 reflète une bonne efficacité opérationnelle, mais il ne dit rien de la nature des équipements nécessaires pour atteindre ce niveau de performance.Dans le détail, 65 à 75 % de l’énergie hors IT est absorbée par le refroidissement, 20 à 25 % par les pertes dans la chaîne électrique et le reste par la ventilation, l’éclairage et les systèmes de sûreté. Même avec un mix électrique majoritairement renouvelable, ces usages génèrent, sur vingt ans, l’équivalent de la consommation électrique de 289 Européens. La sobriété énergétique, indispensable, ne suffit donc pas à rendre un data center soutenable si sa conception matérielle reste inchangée.
La résilience technique devient un facteur d’empreinte environnementale
L’ACV met aussi en lumière un paradoxe rarement discuté. Les équipements conçus pour garantir la résilience et la continuité de service, au cœur de la proposition de valeur des opérateurs cloud, sont parmi les plus contributeurs à l’empreinte environnementale. Le système de secours énergétique, composé de groupes électrogènes, de batteries et d’onduleurs, représente à lui seul 18 % des émissions liées à la fabrication. L’alimentation électrique et sa distribution ajoutent encore 17 %.Plus un data center est redondant, sécurisé et disponible, plus il mobilise de matériaux transformés, de métaux et de composants électrochimiques à fort impact environnemental. La haute disponibilité, pilier du cloud et des plateformes d’IA, se traduit donc par une intensification de la matérialité industrielle. Ce constat oblige les opérateurs à arbitrer différemment entre la résilience, la densité informatique et l’empreinte environnementale globale.
L’ACV comme outil de comparaison entre offres cloud
C’est ici que l’étude de Data4 prend une dimension stratégique pour les acheteurs et les DSI. En fournissant un cadre quantifié, multi-indicateurs et multi-étapes, l’ACV permet de comparer deux offres de colocation ou de cloud non plus seulement sur le prix, la latence ou le PUE, mais sur leur empreinte environnementale complète. Deux centres de données affichant un même niveau de performance énergétique peuvent avoir des profils d’impact radicalement différents selon leurs choix de génie civil, de systèmes électriques ou de technologies de refroidissement.Pour un acteur comme Data4, la systématisation de l’ACV depuis 2020 permet de construire un “portrait-robot” environnemental de ses infrastructures et d’orienter ses investissements vers des matériaux, des architectures et des équipements moins pénalisants. Pour le marché, cela ouvre la voie à une normalisation des comparaisons environnementales, fondée sur des données vérifiables plutôt que sur des engagements génériques de neutralité carbone.
La transformation silencieuse des centres de données se joue ainsi dans les bureaux d’ingénierie, les choix de béton, les schémas électriques et les architectures de refroidissement bien plus que dans les slogans de durabilité. En rendant visibles ces arbitrages, l’ACV devient un instrument de gouvernance industrielle du numérique. Pour les entreprises clientes, elle offre enfin une base rationnelle pour sélectionner leurs partenaires cloud ou de colocation en intégrant, au même niveau que la performance et le coût, l’empreinte réelle de leurs infrastructures.























