De fonction support, la logistique est devenue une infrastructure de souveraineté, exposée aux mêmes fragilités que les réseaux d’énergie ou de communication, et soumise aux mêmes impératifs de résilience. Le SITL 2026, qui a réuni 27 018 professionnels, a matérialisé cette élévation stratégique. Pour les grandes organisations industrielles et de distribution, la chaîne d’approvisionnement est désormais dans le périmètre de la politique de résilience nationale.
Les tensions sur le détroit d’Ormuz, les perturbations récurrentes du transport maritime et la hausse des coûts énergétiques ont transformé la gestion logistique en exercice permanent d’arbitrage sous contrainte. Les directions opérationnelles des grands groupes industriels ont intégré que la continuité d’activité dépend autant de la fluidité des flux physiques que de la robustesse des systèmes d’information qui les pilotent.
Cette réalité a trouvé une traduction institutionnelle lors de la 43e édition du SITL. Avec 585 exposants, dont 28 % de nouveaux entrants et 27 % d’acteurs internationaux contre 22 % en 2025, et 3 478 rendez-vous d’affaires en hausse par rapport à l’édition précédente, le salon confirme une trajectoire de densification qui va au-delà de la simple croissance de fréquentation. « La fréquentation progresse, l’offre exposants s’élargit, les rencontres d’affaires augmentent également ; le SITL répond clairement à une attente forte des professionnels : disposer d’un rendez-vous capable de rassembler, sur trois jours, des retours d’expérience et des repères utiles dans un environnement instable », indique Jean-Charles Gillet, directeur du SITL.
La logistique entre dans le périmètre politique et de défense
La présence simultanée du Comité interministériel de la logistique (CILOG) et du Séminaire pour l’externalisation de la logistique opérationnelle au profit des armées (SELOA) au sein d’un salon professionnel privé constitue le signal institutionnel le plus fort de cette édition. Le CILOG, instance de dialogue entre pouvoirs publics et acteurs privés sur la stratégie nationale logistique, a tenu sa session au sein du salon pour la première fois, en présence de Philippe Tabarot, ministre chargé des Transports, et de Sébastien Martin, ministre délégué chargé de l’Industrie. Ce choix de lieu signifie que l’État ancre désormais ses arbitrages stratégiques sur la logistique dans l’écosystème professionnel lui-même, et non dans des espaces institutionnels séparés.
Le SELOA, organisé par le Centre du soutien des opérations et des acheminements, a tenu sa quatrième édition sous le thème « Haute intensité, haute mobilité ». Le programme comprenait une table ronde sur la résilience en présence du général Fabrice Feola, un débriefing de l’exercice Excalibur (qui prépare les opérateurs publics et privés à opérer ensemble dans le domaine des acheminements et du ravitaillement) et des séquences ouvertes aux grands opérateurs privés de la chaîne d’approvisionnement. Cette convergence entre logistique civile et préparation opérationnelle militaire pose une question de gouvernance pour les directions logistiques des grands groupes industriels : dans un contexte de haute intensité, quelles obligations de disponibilité et de résilience peuvent être contractualisées avec des opérateurs privés de la chaîne d’approvisionnement ?
IA agentique et cybersécurité, les nouveaux défis
Les Co-LAB organisés en partenariat avec BearingPoint ont organisé leurs travaux autour de deux questions : la sobriété logistique comme nouveau cadre de performance opérationnelle, et la place croissante des IA agentiques et des robots dans les opérations. L’IA agentique s’impose progressivement dans les systèmes de gestion du transport, la lecture documentaire, l’analyse vidéo en entrepôt et l’automatisation des tâches chronophages de traitement des données logistiques.
La cybersécurité des flux de données et l’interopérabilité des systèmes d’information sont identifiées comme des sujets fondamentaux de la transformation numérique sectorielle. Pour les RSSI des organisations dépendantes de chaînes d’approvisionnement complexes, la surface d’exposition aux incidents cyber est un défi qui s’étend au rythme de la numérisation des opérations logistiques. Sa nature écosystémique est un facteur aggravant. Chaque interface entre un TMS (Transportation Management System), un WMS (Warehouse Management System) et un partenaire externe constitue un vecteur potentiel. La visibilité en temps réel sur l’ensemble de la chaîne, longtemps traitée comme un avantage concurrentiel, devient une exigence basique de conformité.
Une innovation de terrain, opérationnelle et orientée résilience
Cette mutation mue par des facteurs endogènes et exogènes stimule l’innovation. Les lauréats des Innovation Awards by SITL 2026, Urbantz en opérations, Packsize en intralogistique, Drop'n Plug en infrastructures, Sensolus et Monstock en prix spéciaux du jury, illustrent une maturité de l’innovation sectorielle qui tranche avec les cycles précédents. Les solutions primées sont avant tout pensées pour concilier la performance logistique et la transition environnementale, sans rupture brutale avec les systèmes existants.
Par ailleurs, l’automatisation de l’entrepôt progresse dans une logique hybride plutôt que substitutive : l’humain reste central sur le dernier kilomètre et dans les opérations à forte variabilité, à condition d’être mieux outillé et mieux formé. L’immobilier logistique se transforme en profondeur, les sites deviennent plus mutualisés, mixtes et réversibles, et le bâtiment lui-même intègre des fonctions de production d’énergie et de support technologique. Cette convergence entre infrastructure physique et système d’information élargit le périmètre de responsabilité des DSI dans les organisations où la logistique est une fonction critique.
« La filière est sous tension, mais elle est particulièrement résiliente. Le vrai sujet aujourd’hui, ce n’est plus la sidération face aux crises, c’est la capacité à continuer à livrer, à produire, à arbitrer vite et à transformer les contraintes en leviers d’action. Le SITL est précisément le lieu où ces sujets se confrontent au réel, où l’on parle moins de concepts que de solutions, de retours d’expérience et de décisions à prendre immédiatement », indique Jean-Charles Gillet, directeur du SITL. Pour les organisations qui dépendent de chaînes logistiques numériquement intégrées, cette édition a révélé que la résilience logistique et la résilience informatique partagent désormais les mêmes contraintes, les mêmes acteurs et les mêmes feuilles de route.























