Selon l’International Federation of Robotics (IFR), le marché des robots industriels affiche en 2024 une stabilisation à un niveau historiquement élevé : 542 000 nouvelles unités installées dans le monde, soit un doublement par rapport à 2014. Le parc opérationnel mondial, les robots effectivement en activité, franchit pour la première fois le seuil de 4,6 millions d’unités, en progression de 9 % sur un an. Derrière cette apparente continuité, la structure du marché s’est profondément recomposée. La robotique industrielle n’est plus, à l’échelle mondiale, une affaire principalement automobile ni principalement occidentale.
La concentration géographique s’est accentuée à un rythme que peu d’analystes anticipaient. La Chine absorbe 54 % des nouvelles installations mondiales en 2024, contre 26 % dix ans plus tôt. Les cinq premiers marchés, Chine, Japon, États-Unis, Corée du Sud et Allemagne, concentrent 80 % des volumes. Mais la dynamique interne à ce groupe est elle-même révélatrice : la Chine progresse de 7 % quand le Japon recule de 4 %, les États-Unis de 9 %, la Corée du Sud de 3 % et l’Allemagne de 5 %. L’Inde, en revanche, accède au sixième rang mondial avec 9 123 unités installées, portée par son industrie automobile en forte expansion. Ce déplacement du centre de gravité vers l’Asie émergente se lit aussi dans la structure de l’offre : les fournisseurs chinois captent désormais 57 % du marché domestique, contre 26 % en 2014, au détriment des fabricants japonais, européens et américains qui dominaient le marché chinois une décennie plus tôt.
L’automobile cède sa place de premier secteur client
La mutation sectorielle est tout aussi frappante. En 2014, l’industrie automobile représentait 43 % des installations mondiales de robots industriels. En 2024, sa part est tombée à 23 %, tandis que les industries générales (métallurgie, plasturgie, agroalimentaire, textiles) en représentent désormais 53 %. Cette inversion ne signifie pas que l’automobile a cessé d’investir dans la robotique : le secteur installe encore plus de 126 000 unités par an à l’échelle mondiale. Elle signifie que des secteurs longtemps considérés comme secondaires dans l’adoption robotique ont rattrapé et dépassé le premier client historique de l’industrie.
En Allemagne, le signal est particulièrement net. L’automobile y recule de 25 % sur le marché domestique en deux ans, plombant un pays qui reste pourtant le premier marché européen de la robotique industrielle. Les constructeurs et équipementiers allemands, confrontés à la transition électrique et à la concurrence des véhicules chinois, reportent ou réduisent leurs investissements en automatisation. Aux États-Unis, le tableau est inverse : l’automobile repart à la hausse, tandis que les industries générales marquent le pas, produisant un recul global des installations de 9 %. Ces dynamiques contradictoires entre pays illustrent le fait que la robotique industrielle mondiale n’obéit plus à un cycle unique, mais à plusieurs cycles sectoriels et régionaux qui se superposent.
Le robot sort de la logistique et entre au bloc opératoire
Le volet robots de service du rapport, établi sur un échantillon partiel de fabricants, ce qui limite les comparaisons dans le temps, révèle une accélération dans deux directions que l’IFR n’avait pas anticipée à cette vitesse. La logistique reste le premier débouché des robots professionnels, avec plus de la moitié des installations, portée par l’essor de l’intralogistique et la pénurie de main-d’œuvre dans les entrepôts.
Mais c’est la robotique médicale qui enregistre la croissance la plus spectaculaire : 16 700 nouvelles unités en 2024, en hausse de 91 % sur un an. La chirurgie robotisée progresse de 41 %, la rééducation de 106 %, et les robots de diagnostic et d’analyse de laboratoire médical de 610 %, sur une base encore modeste, mais qui traduit une adoption accélérée dans des établissements de santé confrontés simultanément à des contraintes de personnel et à des exigences de précision et de continuité que la robotique commence à satisfaire.
L'IA physique, en attendant les robots humanoïdes
L’IFR consacre une section de l’édition 2025 aux robots humanoïdes, avec un diagnostic sobre. Si plusieurs fabricants annoncent des déploiements commerciaux limités et préparent des productions en série, l’organisation note que les champs d’application industrielle des humanoïdes ne sont pas encore établis ni validés à grande échelle. Les robots polyvalents à forme humaine capables d’accomplir des tâches variées dans des environnements non structurés restent une perspective de moyen terme. Ce qui émerge en revanche comme tendance technologique de fond, c’est le concept d’IA physique, la convergence entre IA générative, capacités analytiques et systèmes robotiques physiques, qui ouvre de nouvelles classes d’applications et redéfinit les frontières entre automatisation programmée et autonomie adaptative.
Sur le plan des marchés, l’IFR identifie trois moteurs structurels pour la prochaine décennie : la réponse à la pénurie de main-d’œuvre dans les économies vieillissantes, l’extension de la robotique à de nouveaux segments clients au-delà de l’industrie manufacturière, et l’émergence de modèles économiques de type Robot-as-a-Service qui abaissent significativement les barrières d’entrée pour les entreprises de taille intermédiaire. Les projections de l’IFR pour la période 2025-2028 anticipent une reprise progressive, avec un taux de croissance annuel moyen de 7 %, pour atteindre 708 000 installations en 2028. Ces prévisions sont néanmoins assorties d’un avertissement explicite sur les risques à court terme, tensions géopolitiques, barrières commerciales et fragilité macroéconomique globale, qui pourraient ralentir cette trajectoire.























