L’essor des agents IA capables d’orchestrer des fonctions métier à travers plusieurs applications fait émerger une architecture que l’on peut qualifier de SaaS décomposé. Les annonces récentes autour des compétences portables et les réactions immédiates des marchés financiers montrent que la valeur se concentre désormais dans les couches d’orchestration. Cette évolution reconfigure la place des éditeurs, des intégrateurs dans la chaîne logicielle.
Le modèle SaaS s’est imposé depuis les années 2000 en centralisant l’interface, la logique métier et les données dans une application unique opérée par l’éditeur. La promesse reposait sur la mutualisation technique et la mise à jour continue. L’arrivée d’agents capables d’exécuter des tâches complexes à partir de descriptions structurées introduit une rupture. Les processus peuvent désormais être pilotés à l’extérieur de l’application, en combinant plusieurs services sans dépendre de leur interface utilisateur.
Cette transformation s’appuie sur des mécanismes techniques précis. Les compétences décrites sous forme de manifestes structurés encapsulent les règles, les accès aux outils et les paramètres d’exécution. Elles permettent à un agent de déclencher des actions dans différents systèmes tout en conservant une logique métier cohérente. L’application SaaS devient alors une source de fonctions exposées par API plutôt qu’un environnement fermé dans lequel se déroule l’ensemble du travail.
Les marchés anticipent une remise en cause du modèle applicatif
La réaction boursière observée après certaines annonces d’Anthropic illustre cette lecture. Selon Reuters, des éditeurs comme Salesforce, Workday ou Thomson Reuters ont enregistré des replis d’environ 3 % lors des premières séances suivant la présentation d’outils capables d’automatiser des tâches analytiques ou documentaires traditionnellement réalisées dans leurs logiciels. FactSet, l’entreprise américaine spécialisée dans la fourniture de données financières, d’outils d’analyse et de logiciels destinés aux professionnels de l’investissement, a chuté de 10 % au cours de la même période, signe que les investisseurs ont interprété ces capacités comme une concurrence fonctionnelle directe.
Cette correction sectorielle s’est accompagnée d’un déplacement des capitaux vers les fournisseurs d’infrastructure IA. Business Insider indique que la valeur de la participation d’Amazon dans Anthropic, initialement estimée à 8 milliards de dollars, a été réévaluée à près de 60 milliards. Les flux financiers se concentrent ainsi sur les couches de calcul et de modèles considérées comme le nouveau socle industriel.
La logique métier migre hors des applications
Dans une architecture SaaS classique, le processus métier est codé dans l’application elle-même. Avec l’automatisation agentique, cette logique peut être reconstruite sous forme de modules indépendants qui invoquent plusieurs services successivement. Un même flux peut extraire des données d’un outil financier, déclencher une analyse dans un moteur IA puis alimenter un système RH ou CRM sans passer par les interfaces natives. Ce sont des enchaînements de tâches comparables à des pipelines fonctionnels gérés par l’agent IA et formalisés par l’utilisateur
Cette externalisation rapproche l’IA des transformations introduites par les microservices. La cohérence fonctionnelle n’est pas inscrite dans les processus d’un logiciel unique mais dans une couche d’orchestration capable d’assembler dynamiquement plusieurs briques. Pour les utilisateurs, cela implique de gouverner des chaînes de traitement distribuées plutôt que des applications isolées.
Les éditeurs : des fournisseurs de capacités spécialisées
Dans ce contexte, la valeur d’un éditeur dépend de la qualité des services exposés. Il ne réside plus seulement dans son interface ou dans l’exhaustivité fonctionnelle de sa suite. Dans ce contexte, la Latence des API, la granularité des droits d’accès, la traçabilité des opérations et la robustesse des schémas de données deviennent des critères déterminants, car ce sont eux que consomment les agents.
Cette mutation transforme la concurrence. Un logiciel peut être remplacé non par un autre logiciel, mais par une combinaison d’automatisations utilisant plusieurs services existants. Les entreprises privilégient alors les solutions capables de s’insérer dans ces chaînes plutôt que celles qui cherchent à enfermer les usages.
Une nouvelle chaîne d’approvisionnement logiciel
Les compétences encapsulées constituent désormais des artefacts qu’il faut concevoir, tester, maintenir et sécuriser. Leur diffusion rappelle celle des bibliothèques open source. Elles introduisent des enjeux comparables en matière de provenance, de versionnement et de conformité. Les RSSI doivent intégrer ces modules dans leurs processus d’audit comme ils le font pour les composants logiciels tiers.
La responsabilité informatique se déplace de la gestion d’un portefeuille d’applications vers l’administration d’écosystèmes interconnectés. Les DSI doivent définir les règles d’accès, de supervision et de résilience de processus exécutés à travers plusieurs plateformes. Cette évolution rapproche leur rôle de celui d’un opérateur d’infrastructure logicielle plutôt que d’un gestionnaire d’outils. Elle impose également une révision des modèles contractuels. Lorsque la logique métier s’exécute hors de l’application d’origine, la question de la responsabilité opérationnelle et de la conformité des traitements devient centrale. Les entreprises doivent clarifier qui garantit la cohérence fonctionnelle d’un flux composé de services multiples.
Le SaaS ne disparaît pas mais se transforme en couche de capacités spécialisées consommées par des orchestrateurs intelligents. La différenciation se joue désormais dans la manière dont ces services s’intègrent à des chaînes automatisées pilotées par l’IA. Pour les organisations, l’enjeu consiste à structurer cette nouvelle architecture sans perdre maîtrise, traçabilité et sécurité, car c’est désormais à ce niveau que se construit l’avantage opérationnel.






















