En 2024, les entreprises françaises ont fait face à un niveau de menace sans précédent.  En effet, 348 000 atteintes numériques ont été enregistrées, soit une augmentation de + 74 % enregistrée en 5 ans. D’ailleurs, 59 % des organisations hexagonales ont dû suspendre leurs opérations à la suite d’un ransomware. Dans ce contexte, la rapidité de réaction ne suffit plus : c’est désormais la qualité des décisions prises sous stress qui détermine la capacité d’une entreprise à surmonter une crise et à éviter l’effondrement opérationnel. Or un facteur invisible mais décisif menace cette qualité : nos biais cognitifs.

Ces mécanismes mentaux, décrits par Kahneman et Tversky dès les années 1970, influencent nos raisonnements de manière automatique et souvent inconsciente. Dans la vie quotidienne, ils nous aident à trier l’information. Mais en situation de crise cyber, où la pression est intense, les informations partielles et le temps compté, ces raccourcis mentaux peuvent altérer la perception, dégrader l’analyse et entraîner des décisions erronées, parfois lourdes de conséquences.

L’un des plus redoutables est le biais de confirmation, qui pousse les équipes à privilégier les données renforçant leur première hypothèse. Une cellule de crise peut alors concentrer son attention sur un scénario unique, interpréter les logs dans un seul sens et minimiser les alertes qui ne correspondent pas à la vision initiale. Le biais d’ancrage, lui, enferme les décideurs dans les premières informations reçues, même lorsque celles-ci sont approximatives ou incomplètes. Il suffit qu’un élément erroné soit posé trop tôt pour fausser durablement l’analyse de l’incident.

À cela s’ajoute le biais d’expertise. Lors d’une cyberattaque, le vocabulaire devient technique, les enjeux informatiques dominent et les dirigeants peuvent déléguer trop rapidement la décision aux équipes techniques. Or l’expertise, si nécessaire soit-elle, ne remplace jamais la perspective stratégique. Une décision trop technique peut ignorer des enjeux business ou juridiques essentiels, conduisant à un pilotage déséquilibré. Enfin, la pensée de groupe renforce les illusions de consensus. Sous pression, une équipe peut éviter les désaccords pour préserver l’harmonie et donner l’impression d’avancer vite. Mais cette cohésion de façade masque souvent une perte de lucidité, car les voix divergentes, pourtant nécessaires, ne s’expriment plus.

Les conséquences de ces biais dépassent largement le cadre psychologique. Ils entraînent des retards de détection, une mauvaise allocation des ressources, des communications mal calibrées et, dans de nombreux cas, une aggravation des dommages.

Pourtant, cette vulnérabilité n’est pas irrémédiable. Les organisations disposent de leviers très concrets pour neutraliser l’influence des biais cognitifs. Le premier consiste à structurer la prise de décision. Lorsqu’un cadre clair définit les rôles, les responsabilités, les critères d’évaluation et les étapes de validation, l’improvisation diminue et les raisonnements deviennent plus rigoureux. Documenter systématiquement les hypothèses permet également de garder une trace des choix effectués et de mieux comprendre, à froid, ce qui a pu orienter une décision.

La qualité de l’information est un second levier déterminant. En crise, les données sont souvent incomplètes, fragmentées ou contradictoires. Encourager la remontée d’informations divergentes, valoriser les signaux faibles et accepter les points de vue opposés permet de limiter les angles morts et d’éviter les décisions hâtives. La contradiction, loin d’être un obstacle, devient un facteur essentiel de lucidité collective.

Les outils de gestion de crise jouent également un rôle essentiel. Les plateformes sécurisées modernes permettent de centraliser l’information, d’assurer la traçabilité des décisions, de guider les équipes grâce à des workflows adaptés et de maintenir la continuité des échanges via des canaux chiffrés. En structurant l’environnement décisionnel, ces solutions réduisent la charge mentale et limitent la place laissée aux interprétations subjectives.

Cependant, la meilleure manière d’apprivoiser les biais cognitifs reste l’entraînement. Les simulations à froid révèlent les comportements automatiques, les zones de confusion et les réflexes biaisés qui ressortent naturellement en situation de stress. Elles permettent également de renforcer les processus, de tester la collaboration entre les métiers et de créer des automatismes qui résistent aux pressions d’une véritable attaque. Enfin, la sensibilisation des équipes constitue un pilier incontournable. Comprendre ce qu’est un biais, reconnaître ses propres limites, analyser rétrospectivement les décisions prises et développer une communication ouverte sont autant d’outils qui, cumulés, renforcent la résilience collective.

La maîtrise des biais cognitifs représente aujourd’hui un enjeu stratégique pour les entreprises françaises. Les cyberattaques continueront de se multiplier, mais leur impact dépendra directement de la capacité des organisations à adopter une approche plus lucide, plus structurée et plus collaborative de la décision. C’est en transformant leur culture, en valorisant la contradiction constructive, en renforçant l’apprentissage continu et en s’appuyant sur des outils adaptés que les entreprises gagneront en maturité.

Les crises cyber sont inévitables. Mais ce qui détermine la trajectoire d’une organisation face à l’urgence n’est pas seulement la nature de l’attaque, ni la sophistication des outils de réponse. C’est, avant tout, la capacité des dirigeants et des équipes à reconnaître que parfois, le plus grand danger ne vient pas de l’extérieur, mais de nos propres réflexes mentaux.  

Par Mikael Masson, CEO de Dream On Technology.
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