Entre fragmentation et déstructuration, le monde actuel vacille. Les chaînes de valeur, les flux de capitaux, les technologies et même les normes de coopération ne fonctionnent plus comme un système universel. Elles se recomposent désormais en corridors sélectifs. Dans ce paysage en recomposition, le Baromètre de la coopération mondiale 2026 du Forum économique mondial et de McKinsey propose une cartographie chiffrée et concrète des fractures de la mondialisation, documentant précisément les déplacements de flux, les nouvelles alliances et les zones de rupture.
Après plus d’une décennie de mondialisation portée par l’expansion des chaînes de valeur, la circulation accélérée des capitaux et l’ouverture progressive des marchés, la stabilité du système international semble désormais révolue. Les signaux faibles accumulés au fil des crises, pandémie, conflits régionaux, pressions sur les approvisionnements stratégiques, se sont transformés en tendances lourdes, dessinant un paysage où la coopération n’est plus un cadre universel, mais un enjeu de sélection, de résilience et de pouvoir. Le
Baromètre de la coopération mondiale 2026 du Forum économique mondial, réalisé avec McKinsey, propose une lecture chiffrée et détaillée des flux, des alliances et des nouveaux corridors qui structurent la mondialisation contemporaine.
Couvrant la période 2012-2025 et indexé sur 2020 pour objectiver les inflexions post-pandémie, le Baromètre distingue les mesures d’action coopérative, comme les volumes d’échanges commerciaux, les flux de capitaux et les échanges de propriété intellectuelle, des mesures de résultats, telles que la réduction des émissions ou l’amélioration de l’espérance de vie.
Cette méthodologie donne une épaisseur inédite à la photographie des flux mondiaux, car elle met en évidence l’articulation entre les transformations industrielles et les choix politiques opérés par les grands blocs économiques. L’analyse s’appuie sur des données comparables, indexées au PIB mondial ou à la population, afin de dégager les grandes tendances de fond et de neutraliser l’effet des cycles conjoncturels.
Des flux commerciaux et financiers réorientés
Le rapport relève que le niveau global de coopération commerciale est resté supérieur à celui de 2019, malgré la succession de crises systémiques. Cependant, la dynamique de croissance s’est inversée. Les volumes de marchandises échangés ont continué de progresser en 2025, mais à un rythme désormais inférieur à celui de l’économie mondiale. Cette évolution traduit la montée de stratégies de contournement et de redéploiement. Le Baromètre insiste sur le fait que « les flux commerciaux se redéploient vers des partenaires plus étroitement alignés », donnant naissance à une multiplication de corridors régionaux et à la structuration de coalitions thématiques, comme le FIT (Future of Investment and Trade), concept qui désigne ces nouveaux accords d’investissement et de commerce ciblés entre pays sélectionnés. Les grandes routes traditionnelles se fragmentent ainsi au profit de trajectoires plus résilientes, mais aussi plus restrictives et filtrées.
Cette réorientation se retrouve dans la cartographie des flux de capitaux et des services. Le rapport signale une intensification des échanges de services informatiques et une forte croissance des flux de talents entre pays jugés fiables. Les flux de capitaux privilégient désormais les économies disposant d’écosystèmes réglementaires compatibles ou de chaînes d’approvisionnement robustes. Les flux entre blocs stratégiquement alignés affichent une progression significative, alors que les flux Nord-Sud ou Est-Ouest ralentissent nettement. Ce phénomène de réallocation illustre la perte de prééminence du multilatéralisme traditionnel et l’essor de mécanismes contractuels sélectifs, adaptés aux exigences de sécurité économique et de conformité normative.
La technologie, moteur des corridors de coopération
L’innovation et la technologie constituent la colonne vertébrale de la recomposition des alliances mondiales. Malgré la multiplication des contrôles sur les flux de ressources et de savoir-faire, la bande passante internationale a été multipliée par quatre entre 2019 et 2025. Ce chiffre marque une rupture avec la période antérieure et témoigne de la dynamique continue des échanges numériques, même dans un contexte de fragmentation géopolitique. Les services informatiques et les flux de talents connaissent eux aussi une progression soutenue, portée par le besoin de maintenir des capacités d’innovation partagées dans les domaines de l’intelligence artificielle, des réseaux mobiles avancés et des semi-conducteurs.
Le rapport cite de nouveaux formats de coopération qui émergent désormais entre pays alignés, s’écartant du cadre universel hérité de l’OMC ou des grands traités multilatéraux. Cette régionalisation de l’innovation structure des écosystèmes choisis, dont la compatibilité politique et la convergence normative sont devenues des critères prioritaires. Les données confirment que la circulation des savoirs et des technologies se poursuit, mais dans des espaces mieux contrôlés, en réponse directe aux nouvelles lignes de fracture géostratégiques.
Climat et énergie, creuset de nouveaux blocs régionaux
Le climat et l’énergie s’imposent comme les secteurs les plus spectaculairement transformés par cette nouvelle géographie de la coopération. À mi-2025, la Chine assure environ deux tiers des nouvelles capacités solaires, éoliennes et de véhicules électriques installées à l’échelle mondiale, un chiffre sans précédent qui recompose l’équilibre global des investissements dans les technologies propres. Les financements records injectés dans les chaînes d’approvisionnement mondiales de l’énergie décarbonée traduisent une volonté d’accélérer la transition, tout en sécurisant les ressources stratégiques et les débouchés commerciaux.
L’Union européenne et l’ANASE se distinguent par la mise en place de stratégies intégrant transition énergétique et sécurité des approvisionnements. Ce choix s’explique par les difficultés croissantes rencontrées dans les négociations multilatérales, qui poussent les États à privilégier des alliances régionales et sectorielles pour garantir leur autonomie. La coopération climatique se déploie donc comme un outil d’adaptation, centré sur la maîtrise des chaînes de valeur critiques et la protection contre les ruptures ou les pressions externes.
La paix et la sécurité, talon d’Achille d’un monde divisé
La coopération sur la paix et la sécurité apparaît comme la grande absente de cette recomposition. Tous les indicateurs suivis par le Baromètre sont en recul marqué par rapport à la période d’avant la pandémie. Fin 2024, le nombre de personnes déplacées de force atteint le chiffre record de 123 millions, tandis que les dépenses militaires augmentent dans la plupart des grandes régions du monde. Le rapport souligne l’incapacité croissante des mécanismes multilatéraux à désamorcer les crises, ce qui accentue le repli des coopérations vers les seuls espaces économiques, technologiques et énergétiques. La fragilisation de l’architecture collective de sécurité internationale contribue à l’émergence de solutions locales ou régionales, parfois portées par des coalitions ad hoc, mais sans la force de coordination et de stabilisation autrefois offerte par les grandes institutions onusiennes ou européennes.
Dans ce contexte, la logique de résilience prévaut. Les partenaires économiques et industriels sont sélectionnés selon leur capacité à offrir des garanties opérationnelles et à limiter les risques de déstabilisation, qu’ils soient géopolitiques, technologiques ou climatiques. La tendance à la multiplication des corridors sécurisés et des alliances restreintes est ainsi renforcée par l’incapacité des dispositifs classiques à prévenir ou à résoudre les tensions majeures.
La coopération, levier de résilience pour les acteurs européens
Les données chiffrées du Baromètre éclairent l’impératif d’adaptation stratégique pour l’Europe. Alors que la stabilité globale masque une réorientation profonde des flux, l’accès aux chaînes de valeur critiques, la sécurisation des approvisionnements énergétiques et la capacité à rester dans la course technologique exigent une politique d’alliances active et sélective. Bob Sternfels, directeur général monde de McKinsey, observe que « les dirigeants redéfinissent la collaboration transfrontalière autour de priorités partagées », dans un univers où la fragmentation n’est plus l’exception mais la norme. La maîtrise des corridors industriels, la construction d’écosystèmes régionaux et la participation aux grandes plateformes technologiques conditionnent la place des économies européennes dans le nouvel ordre mondial.
Le Baromètre 2026 montre que la coopération internationale ne disparaît pas, mais qu’elle devient un levier pragmatique de résilience, de puissance et de souveraineté. Les chiffres, qu’il s’agisse des 123 millions de personnes déplacées, de la bande passante multipliée par quatre ou des parts de marché acquises par la Chine dans les technologies propres, attestent du basculement de la gouvernance globale vers une cartographie mouvante d’alliances actives, pilotées par les intérêts nationaux et industriels.