Le numérique a maintenant pénétré tous les aspects de notre vie sociale et professionnelle en un rien de temps. L’intelligence artificielle générative s’est imposée en trois ans à peine comme un réflexe de productivité et de création. Malgré cette généralisation, il existe une fracture profonde entre l’adoption des technologies et la capacité réelle à comprendre, à maîtriser et à réguler les effets de ces technologies. Cette séparation crée une tension nouvelle dans l’économie numérique.

 Le Baromètre du numérique 2026, mené par le Crédoc pour l’Arcep, l’Arcom, le CGE et l’ANCT, évalue l’expansion de l’utilisation, l’accroissement des équipements et la persistance des fractures en termes de compétences et de confiance. Selon ses conclusions, l’époque de la conquête numérique est maintenant terminée. En 2026, la France ne consiste plus en un pays à connecter, mais en une société qui l’est déjà. L’accès à Internet, aux réseaux sociaux et aux outils d’intelligence artificielle n’est plus une question.

Ce basculement massif, attesté par l’augmentation constante du taux d’utilisateurs d’Internet (94 % des Français de 12 ans et plus), révèle cependant des faiblesses, notamment dans la compréhension des outils, la confiance dans les systèmes automatisés et la capacité à piloter ces nouveaux usages au quotidien. L’adoption rapide contraste maintenant avec l’assimilation technique et culturelle plus lente.

Si le taux d’abonnement à l’internet fixe se stabilise à 86 %, près de huit foyers sur dix sont maintenant équipés de fibre ou de câble, et l’utilisation de smartphones 5G a augmenté pour atteindre 61 % des utilisateurs (+13 points en une année). La généralisation ne se limite pas aux infrastructures : 48 % des Français utilisent l’IA générative, un seuil atteint en seulement trois ans — là où il avait fallu sept ans aux réseaux sociaux ou aux smartphones pour imposer leur usage. En même temps, il a été constaté que 82 % des utilisateurs de messageries instantanées utilisent au moins deux plateformes, ce qui montre que la fragmentation est devenue la norme.

Usages massifs, mais compétences socialement inégales

L’adoption des technologies numériques ne va pas de pair avec leur maîtrise. Le baromètre 2026 révèle un décalage frappant : seuls 11 % des Français se déclarent « très compétents » en matière d’utilisation de l’IA générative, alors que 48 % l’utilisent déjà. De plus, deux cinquièmes des Français se disent à l’aise avec cet outil, mais 57 % admettent avoir des lacunes, même chez les jeunes générations. Cette réalité est également observable en ce qui concerne la configuration, la sécurisation et la personnalisation des usages. En effet, 22 % de la population adulte cite le manque de maîtrise comme étant le principal obstacle à l’utilisation quotidienne du numérique. Les disparités sociales demeurent apparentes : 60 % des personnes sans diplôme estiment que le numérique ne simplifie pas leur existence, alors que seuls 26 % des titulaires d’un diplôme universitaire partagent cette opinion.

La dynamique d’usage repose souvent sur des réflexes de mimétisme ou d’opportunité : 66 % des utilisateurs de messageries instantanées choisissent leur service en fonction de sa popularité auprès de leur entourage, plutôt que pour ses fonctionnalités ou sa sécurité. Dans le domaine de l’IA générative, 63 % des personnes préfèrent ChatGPT, qui domine largement Gemini ou Copilot. Cependant, la compétence perçue reste faible et la confiance limitée. Ce déséquilibre structurel se manifeste par une utilisation accrue des technologies numériques grâce à l’aide d’autrui. En effet, selon une étude récente, 57 % des Français agissent comme des aidants numériques, principalement pour aider dans les démarches administratives ou la configuration des outils de communication.

La défiance persiste envers les plateformes, les algorithmes et l’IA

Si l’adoption est massive, la confiance dans les technologies demeure incertaine. Plus de la moitié des Français (52 %) déclarent ne pas faire confiance à l’IA, malgré une hausse de quatre points par rapport à l’année précédente. Trois motifs principaux expliquent cette méfiance : le manque de confiance dans la gestion des données et la fiabilité des réponses (30 %), les habitudes ancrées (28 %) et le manque de compétences (26 %). Les réseaux sociaux, qui sont les plus populaires auprès des internautes (90 %), font l’objet d’une surveillance accrue. En effet, 80 % des utilisateurs pensent que les algorithmes peuvent favoriser la diffusion de contenu trompeur ou mensonger. De plus, 74 % préféreraient un affichage non personnalisé, tandis que 64 % ont déjà été confrontés à des contenus inappropriés sans les avoir explicitement recherchés.

La gestion de la modération montre également ses limites. En effet, seuls 18 % des utilisateurs ont vu leurs signalements retirés systématiquement, tandis que près de 39 % ne savent pas qu’ils ont un droit de recours après un refus de modération. La capacité de reprendre le contrôle de l’environnement algorithmique reste limitée : seules 50 % des personnes qui ont essayé d’influencer les contenus proposés ont constaté un effet tangible.

Un numérique sous assistance et une gouvernance en devenir

L’étude montre que la généralisation du numérique ne s’accompagne pas d’une autonomie accrue. L’accompagnement humain, qu’il soit familial ou professionnel, est devenu une condition nécessaire à la poursuite de l’utilisation du numérique. Près de six Français sur dix sont des aidants numériques, la moitié d’entre eux l’étant pour aider dans les démarches administratives en ligne. Curieusement, plus le numérique s’impose, plus il dépend de l’aide humaine pour assurer sa viabilité et son accessibilité, en particulier pour les populations les moins qualifiées ou les plus âgées. L’écosystème des services doit donc s’adapter à une demande permanente d’aide, de médiation et de simplification.

Cette situation soulève des questions sur la viabilité du tout numérique : en effet, un tiers de la population ne pense pas que le numérique simplifie sa vie. Pour ces personnes, la condition sine qua non pour que le numérique soit facilitant serait qu’il ne soit pas imposé ni subi. Le défi ne réside plus dans l’accessibilité aux fonctionnalités, mais plutôt dans le renforcement de la compréhension et de la maîtrise de ces dernières, ainsi que dans la réduction des disparités dans leur adoption. Il est crucial de rétablir une confiance opérationnelle dans les outils, les services et les algorithmes.

Inclure des politiques d’acculturation et de gouvernance

La fracture entre usage massif et maîtrise réelle place les utilisateurs face à des défis renouvelés. Les stratégies ne peuvent plus simplement promouvoir des solutions. Elles doivent inclure des politiques d’acculturation, de formation et de gouvernance proactive. Pour les acteurs du numérique, cela signifie qu’ils doivent concevoir des services équipés, explicables, adaptables aux différentes compétences et inspirant la confiance. Pour les responsables publics, il est question d’assurer la continuité des services humains et de garantir l’inclusivité des parcours administratifs et sociaux.

La montée rapide de l’IA générative dans tous les secteurs oblige à anticiper la demande en outils d’accompagnement, en cadres de gouvernance et en dispositifs d’audit, aussi bien sur le plan technique que réglementaire. Selon l’indicateur 2026, l’avenir du numérique ne sera plus déterminé par l’accès ou la connectivité, mais par la capacité collective à maîtriser, à expliquer et à sécuriser l’utilisation généralisée de ces technologies.

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