L’éditeur spécialisé dans les logiciels de gestion industrielle annonce un changement de modèle de pricing qui rompt avec trente ans de convention dans le secteur ERP. Plutôt que de facturer au nombre d’utilisateurs, IFS indexe désormais ses licences sur les actifs que ses clients fabriquent, maintiennent ou exploitent, équipements, flottes, produits sérialisés, projets. La décision répond à l’inadéquation croissante du modèle par siège dans les environnements industriels complexes, et la nécessité de lever les freins tarifaires à l’adoption de l’IA agentique dans les opérations.

Le per-user a longtemps constitué la référence dans l’industrie du logiciel d’entreprise. Sa logique est simple : chaque accès identifié génère un droit de licence, et le contrat se dimensionne au nombre de collaborateurs enrôlés. Ce modèle fonctionnait dans un monde où les systèmes de gestion étaient des outils manipulés par des utilisateurs humains recensables. L’arrivée des agents logiciels, capables d’interagir de façon autonome avec les systèmes métier, de déclencher des workflows et d’interroger des bases de données sans intervention humaine directe, le rend mécaniquement inadapté.

Une organisation industrielle qui déploie des dizaines d’agents numériques pour optimiser sa maintenance ou piloter sa production se retrouverait, dans un schéma per-user étendu aux entités non humaines, exposée à une explosion incontrôlable de ses coûts logiciels. IFS tire les conséquences de cette évolution avant que ses clients n’aient à la subir.

Pourquoi la facturation au jeton n’a pas suffi

Avant d’opter pour le modèle asset-based, IFS avait expérimenté la facturation à la consommation de jetons, approche répandue chez les fournisseurs d’IA générative. Le retour terrain a été sans appel : les clients ne savent pas à l’avance combien d’appels leurs processus vont générer, ce qui rend le budget logiciel imprévisible et les directions financières réticentes. « On ne sait pas combien ça va coûter, donc on préfère des métriques qui soient nos éléments de vie », résume Jérémy Jeanjean, global director Go To Market Enablement chez IFS. La facturation au jeton introduit par ailleurs une déconnexion entre le coût facturé et la valeur produite, un traitement qui mobilise peu de ressources computationnelles peut générer un résultat à très forte valeur ajoutée, et inversement. L’unité de compte ne reflète pas l’unité de valeur. Le modèle asset-based résout ce problème en ancrant la tarification dans la réalité du client plutôt que dans ses paramètres techniques d’utilisation.

Six industries, six référentiels de métriques

IFS cible six secteurs industriels, l’aérospatiale et la défense, l’industrie manufacturière, le transport, les télécommunications, la construction et l’ingénierie. Pour chacun, les métriques de facturation s’alignent sur les grandeurs opérationnelles que le client gère au quotidien. Un opérateur de maintenance aéronautique sera facturé sur le nombre de moteurs entretenus par an. Un fabricant industriel le sera sur le volume de produits sérialisés. Une entreprise du BTP paiera en fonction du nombre de projets gérés ou de bâtiments livrés. Ces métriques sont coconstruites avec le client dans un cadre proposé par IFS. L’éditeur apporte le référentiel sectoriel, le client valide les indicateurs qui correspondent à son activité réelle, et les deux parties négocient les seuils et paliers qui détermineront l’évolution du coût avec la croissance.

Ce mécanisme de paliers est central pour la prévisibilité que le modèle prétend offrir. Une organisation dont le parc d’équipements double ne verra pas nécessairement sa facture doubler : des seuils contractuels limitent la progressivité. Le client sait à l’avance ce que lui coûtera chaque tranche de croissance opérationnelle. « Si tu en fabriques dix fois plus, ça va te coûter peut-être pas dix fois plus parce qu’on va faire des paliers », précise Jérémy Jeanjean. C’est précisément ce que le per-user ne permettait pas : la corrélation entre effectifs et valeur produite n’est pas linéaire, et les budgets logiciels ne pouvaient pas être projetés avec fiabilité sur des cycles pluriannuels.

Un modèle qui élimine aussi les dérives d’audit

Le changement de référentiel a un effet collatéral que les DAF apprécieront. Le licensing par utilisateur nommé crée structurellement des zones grises : une organisation qui achète cent accès et en déploie cent vingt, puis deux cents au fil des recrutements et de l’intégration de sous-traitants, accumule un écart contractuel que les audits éditeurs viennent périodiquement sanctionner. Ces situations, fréquentes dans les grands comptes industriels, génèrent des litiges coûteux et dégradent la relation client. Le modèle asset-based s’appuie sur des données que l’entreprise produit elle-même dans le cadre de son reporting opérationnel, nombre d’équipements, volume de production, et qu’elle déclare à l’éditeur. La transparence de la métrique réduit les marges d’interprétation et, mécaniquement, les risques de contentieux.

IFS a annoncé en parallèle une refonte de son processus de livraison logicielle, distincte du changement de pricing, mais cohérente avec la même logique d’accélération. L’éditeur passe d’un cycle de mises à jour semestriel à une cadence mensuelle, avec un passage en livraison continue qui ramène le temps d’indisponibilité lors des montées de version de quatre à cinq heures à quinze minutes. Pour une ligne de production industrielle, où chaque heure d’arrêt non planifié représente un coût direct, cette réduction de la fenêtre de maintenance est significative. La cadence mensuelle réduit par ailleurs la taille de chaque lot de changements, ce qui limite les risques de régression et permet aux équipes IT de décider, innovation par innovation, ce qu’elles intègrent et à quel moment.

Ces deux annonces, le repricing et le nouveau cycle de livraison, s’inscrivent dans une stratégie déclarée d’accélération de l’adoption de l’IA industrielle. IFS distingue son positionnement sur l’IA industrielle, conçue avec le contexte métier des secteurs qu’il adresse, de l’IA généraliste. Ses agents numériques opèrent à l’intérieur de la plateforme, avec accès aux données de gestion, à l’historique d’exploitation et aux référentiels métier, ce qui les rend directement opérationnels sans phase d’adaptation longue. Le modèle de pricing asset-based est, dans cette logique, autant un argument commercial qu’une condition technique : il permet de déployer autant d’agents que nécessaire, sur autant de processus que souhaité, sans que la structure tarifaire ne constitue un frein à l’extension du périmètre.

Le modèle n’est pas encore intégralement finalisé pour l’ensemble des secteurs ciblés. IFS indique que les métriques définitives seront arrêtées avec les clients dans le cadre d’une coconstruction. La promesse est posée ; son épreuve terrain reste devant elle.