La recomposition du marché technologique européen est devenu un phénomène d’adaptation darwinien. Alimentée par la combinaison des politiques restrictives U.S. et de la dépendance structurelle de l’Europe aux infrastructures de calcul et aux plateformes américaines, cette dynamique se matérialise dans les stratégies de croissance externe et de redéploiement commercial, à l’image du français Sewan qui annonce le rachat de l’opérateur télécom belge TechIT.be ou de l’allemand Lancom Systems qui investissent désormais des marchés comme la France.

À partir de notre observatoire de journalistes, le marché européen des technologies de l’informatique B2B apparaît comme engagé dans une phase de restructuration profonde. Mais contrairement aux restructurations des périodes de crise, celle-ci est portée par une dynamique d’expansion transfrontalière et une adaptation darwinienne des acteurs locaux aux nouveau paysage géopolitique et ses exigences de sécurité et de résilience juridique.

La dépendance européenne aux technologies américaines reste massive fin 2025. Selon les données consolidées par Synergy Research Group, plus de 70 % du marché européen du cloud public est toujours capté par Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud, tandis que la quasi-totalité des accélérateurs graphiques utilisés pour l’intelligence artificielle provient de Nvidia, soumis aux contrôles d’exportation imposés par le département du Commerce des États-Unis depuis 2023. Cette situation crée une vulnérabilité structurelle pour les entreprises européennes qui déploient des charges de travail critiques reposant sur des composants matériels et logiciels susceptibles d’être affectés par une décision politique étrangère.

Dans le même temps, l’entrée en application progressive du Data Act et de l’AI Act modifie la responsabilité juridique des entreprises vis-à-vis de leurs flux de données, de leurs modèles et de leurs fournisseurs. Les directions des systèmes d’information sont désormais comptables non seulement de la sécurité technique mais aussi de la localisation des données, de la traçabilité des traitements et de la capacité à prouver qu’aucune autorité extraterritoriale ne peut accéder aux informations sensibles. Cette double contrainte technique et réglementaire alimente une redéfinition des stratégies d’achats qui dépasse largement le simple patriotisme économique.

Les contrôles U.S. sur puces et données comme déclencheur

Depuis l’automne 2022, les États-Unis ont étendu à plusieurs reprises leurs contrôles sur l’exportation des semiconducteurs avancés et des équipements de fabrication, visant officiellement la Chine mais affectant de facto l’ensemble des chaînes d’approvisionnement mondiales. Les restrictions portant sur les GPU Nvidia A100, H100 puis H200, ainsi que sur leurs équivalents AMD, ont montré aux entreprises européennes que l’accès à la capacité de calcul pour l’intelligence artificielle pouvait devenir un actif géopolitique. En 2025, Nvidia contrôlait toujours plus de 80 % du marché mondial des accélérateurs pour centres de données selon IDC, ce qui place l’Europe dans une dépendance directe à un acteur américain soumis à la réglementation fédérale.

Parallèlement, le Cloud Act et la jurisprudence américaine permettent aux autorités des États-Unis d’exiger l’accès à des données hébergées par des entreprises américaines, y compris lorsqu’elles sont stockées en Europe. Ce cadre juridique entre en tension frontale avec le Data Act européen, qui impose aux entreprises de garantir la portabilité, la réversibilité et la maîtrise des données industrielles. Pour un industriel, un établissement de santé ou un opérateur public, cette contradiction crée un risque juridique et opérationnel que les directions des systèmes d’information doivent désormais intégrer dans leurs choix d’architecture.

La bataille du réseau comme fondation de la souveraineté

Dans ce contexte, des acteurs européens spécialisés dans les couches basses de l’infrastructure trouvent une traction nouvelle. Lancom Systems, filiale du groupe allemand Rohde et Schwarz, se positionne sur les équipements réseau, un segment historiquement dominé par Cisco, HPE Aruba et Fortinet. L’entreprise revendique une conception et une production réalisées en Allemagne, un système d’exploitation propriétaire baptisé LCOS et une chaîne d’approvisionnement maîtrisée au sein de l’Union. Pour des secteurs comme les collectivités, la santé ou les opérateurs d’infrastructures critiques, cette promesse de traçabilité devient un argument aussi important que les performances pures.

Sur le marché français, Lancom s’appuie depuis 2025 sur un partenariat avec Kappa Data afin de structurer un réseau de revendeurs et d’intégrateurs capables de proposer ses points d’accès Wi-Fi, ses commutateurs et ses passerelles de sécurité comme alternative aux marques américaines. La brique centrale reste le Lancom Management Cloud, une plateforme de gestion et d’orchestration hébergée en Europe, qui permet de piloter des milliers d’équipements tout en garantissant que les métadonnées de configuration ne quittent pas le périmètre juridique européen. Pour les responsables de la sécurité des systèmes d’information, cette capacité à conserver la maîtrise du plan de contrôle du réseau devient un critère décisif.

Les européens entre lisibilité des coûts et gouvernabilité

Sur la couche infrastructure, la domination des hyperscalers américains n’empêche pas l’émergence de fournisseurs européens spécialisés qui capitalisent sur deux faiblesses perçues du modèle américain. La première concerne la gouvernabilité des données, la seconde la lisibilité des coûts. IONOS, filiale du groupe United Internet, revendiquait fin 2025 plus de 8 millions de clients dans le monde et un chiffre d’affaires supérieur à un milliard d’euros, avec une offre d’infrastructure en tant que service et de plateforme en tant que service ciblant explicitement les entreprises européennes soumises à des obligations de conformité. L’entreprise met en avant des centres de données situés en Allemagne et en Europe, ainsi qu’une politique tarifaire sans frais cachés de sortie de données, un point sensible pour les directions financières.

Hetzner, de son côté, adopte une approche plus industrielle, avec des centres de données fortement automatisés en Allemagne et en Finlande et une politique de prix agressive fondée sur la maîtrise de ses coûts de production. Historiquement populaire auprès des développeurs et des start-up, l’acteur gagne du terrain dans les entreprises qui recherchent des capacités de calcul intensif, notamment pour l’entraînement et l’inférence de modèles d’intelligence artificielle, sans s’exposer aux mécanismes de facturation complexes des hyperscalers. Pour les équipes d’architecture, ces fournisseurs deviennent des briques crédibles pour construire des systèmes hybrides où la partie la plus sensible des données et des modèles reste sous contrôle européen.

Outils de collaboration et logiciels métiers en ligne de mire

La dépendance aux suites collaboratives américaines constitue un autre point de fragilité identifié par de nombreuses organisations. Nextcloud, éditeur allemand d’une plateforme de partage de fichiers, de courriel et de collaboration, a renforcé sa présence en France avec un programme partenaires et des investissements annoncés de plus de 250 millions d’euros pour structurer une offre entreprise capable de concurrencer Microsoft ou Google sur le terrain de la souveraineté. La possibilité de déployer la solution sur site ou chez un hébergeur européen permet aux organisations publiques et aux industries régulées de garder la maîtrise complète de leurs contenus.

Dans le domaine des logiciels métiers, Odoo poursuit une trajectoire similaire. L’éditeur belge revendiquait fin 2025 plus de 12 millions d’utilisateurs et une croissance annuelle à 2 chiffres, portée par une suite de progiciels de gestion intégrés modulaires. Pour les petites et moyennes entreprises comme pour les filiales de groupes internationaux, la possibilité de déployer un ERP en Europe, avec des données et des processus soumis au droit communautaire, devient un argument qui dépasse le seul coût des licences.

Le rôle décisif du channel dans la bascule

Cette recomposition ne se joue pas uniquement entre éditeurs et clients finaux. Les réseaux de distribution, les intégrateurs et les prestataires de services managés deviennent des arbitres stratégiques. Des groupes comme Bechtle, dont le chiffre d’affaires en France dépassait les 800 millions d’euros fin 2025, construisent des catalogues hybrides où les solutions européennes viennent compléter ou remplacer des briques américaines lorsque les exigences de conformité et de souveraineté l’imposent. Pour ces acteurs du channel, la capacité à proposer des architectures complètes, du réseau en passant par les logiciels, constitue un levier de différenciation face à une concurrence de plus en plus standardisée.

Pour les directions des systèmes d’information, cette évolution se traduit par un changement profond des critères d’arbitrage. Le prix et la performance restent essentiels, mais la capacité d’un fournisseur à garantir la disponibilité des composants, la stabilité contractuelle et la protection juridique des données devient un facteur de risque à part entière. La souveraineté cesse d’être un slogan pour devenir une variable de gestion des risques, au même titre que la cybersécurité ou la continuité d’activité.

La recomposition du marché technologique européen observée fin 2025 ne relève donc ni d’un réflexe protectionniste ni d’une simple communication politique. Elle découle d’une convergence de contraintes réglementaires, industrielles et géopolitiques qui redessinent les chaînes de valeur de l’informatique professionnelle. En donnant de l’espace à des acteurs comme Lancom Systems, IONOS, Hetzner, Nextcloud ou Odoo, les entreprises européennes cherchent moins à se couper du reste du monde qu’à rééquilibrer leur exposition aux risques. Pour les DSI, l’enjeu n’est plus seulement de choisir la technologie la plus performante, mais de bâtir des architectures capables de résister aux ruptures d’approvisionnement, aux conflits de juridiction et aux chocs géopolitiques qui structurent désormais l’économie numérique mondiale.
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