Un centre de données de 5 mégawatts, c'est l'empreinte carbone de quatre Airbus A320 avant même que le premier serveur ne démarre. Cette réalité, personne dans l'industrie ne l'avait encore mesurée et publiée. Data4 et APL Data Center viennent de le faire, et leurs chiffres retournent les idées reçues sur l'impact environnemental du numérique. En effet, la construction pèse presque autant que vingt ans d'exploitation, et la consommation d'eau directe du bâtiment ne représente pas même 0,1 % de son impact hydrique réel.

Le débat sur l'empreinte environnementale des centre de données s'est longtemps cantonné autour d'un seul indicateur : la consommation d'électricité. Le Power Usage Effectiveness (PUE) est devenu la mesure de référence du secteur, les certifications environnementales récompensent les gains d'efficacité énergétique, et les polémiques publiques portent systématiquement sur les mégawatts absorbés par les nouvelles infrastructures d'IA. Cette concentration sur l'opérationnel laisse dans l'ombre une partie substantielle de l'impact réel — celle qui se joue avant même la mise en service du bâtiment. Data4 a systématisé l'analyse du cycle de vie (ACV) depuis 2020, en l'appliquant à l'ensemble de ses projets de nouveaux datacenters. L'étude publiée en janvier 2026 porte sur un datacenter de 5 MW de puissance IT, représentatif de la catégorie hyperscaler, situé sur le campus de Marcoussis en Essonne. Elle mobilise la base de données Ecoinvent 3.8, le logiciel open-source openLCA, et la méthode d'évaluation Environmental Footprint 3.0 de la Commission européenne. Le périmètre couvre l'intégralité du cycle de vie — extraction des matières premières, fabrication, transport, chantier, exploitation, maintenance et fin d'activité — mais exclut les serveurs informatiques, conformément au référentiel de l'ADEME pour les services d'hébergement.

Bilan carbone : construction et exploitation comptent aussi

Sur une durée de vie de vingt ans, l'empreinte carbone brute totale du datacenter DC19 atteint 13 754 397 kg CO₂ équivalent. La phase d'exploitation représente 48 % de ce total, soit 6 591 792 kg CO₂ éq — résultat significatif malgré le recours à un mix d'énergies renouvelables (vent, hydroélectricité, solaire) correspondant à la politique d'achats d'électricité mise en œuvre par Data4. La production des matériaux et équipements constitue le deuxième poste, à hauteur de 39 % des émissions totales, soit 5 352 830 kg CO₂ éq. Au sein de la phase de construction, les matériaux du bâtiment lui-même concentrent 47 % des émissions liées à la production. La structure porteuse représente à elle seule 32 % de cet impact de fabrication : le béton armé et l'acier, nécessaires à une infrastructure de plusieurs milliers de mètres carrés, sont des matériaux à forte intensité carbone dès leur extraction et leur transformation. Le système de secours énergétique (générateurs, onduleurs, batteries) représente 18 % des émissions de la phase de production, et l'alimentation électrique 17 %. Le refroidissement IT, bien qu'il soit le premier poste de consommation énergétique en exploitation, ne représente que 16 % de l'impact de fabrication.

L'eau : un impact quasi invisible, mais massif

L'analyse de l'épuisement des ressources en eau produit le résultat le plus contre-intuitif de l'étude. La consommation directe d'eau par le datacenter DC19 représente moins de 0,1 % de son impact hydrique total sur vingt ans. Data4 n'utilise ni tours de refroidissement ni systèmes de refroidissement adiabatique, et affiche un WUE (Water Usage Effectiveness) de 0,039 litre par kWh IT en 2024, contre une moyenne sectorielle d'environ 1 litre par kWh IT. L'impact hydrique dominant provient en réalité de la production d'électricité. La phase d'exploitation contribue à 57 % de l'épuisement des ressources en eau — non par consommation directe du bâtiment, mais parce que le mix renouvelable français repose sur des filières, hydroélectricité et photovoltaïque, qui mobilisent d'importantes quantités d'eau dans leurs processus de production d'énergie. Les installations photovoltaïques seules sont responsables de 51 % de l'impact hydrique lié à la consommation électrique du datacenter, du fait de l'eau nécessaire à la fabrication des cellules en silicium. En vingt ans d'exploitation, le datacenter DC19 génèrera une consommation d'eau équivalente à celle de 3 422 Français sur la même période, dont seulement 11 à 12 personnes pour la consommation directe du bâtiment.

Les métaux critiques, angle mort des politiques d'écoconception

Le troisième indicateur analysé concerne l'épuisement des ressources minérales et métalliques. La phase de production des équipements y domine très nettement, à hauteur de 60 % de l'impact total, soit 1 090 kg équivalent antimoine sur les 1 820 kg totaux. Le système d'alimentation électrique concentre 63 % de cet impact de production, principalement en raison du cuivre et de l'aluminium présents dans les câbles et tableaux de distribution. Le système de secours énergétique représente 26 % supplémentaires, mobilisant des métaux considérés comme critiques en raison de leur rareté : cuivre, galène, antimoine. Ce résultat place la question des métaux rares et critiques au cœur de l'écoconception des datacenters, un enjeu largement absent des discussions publiques centrées sur l'énergie. Data4 y répond par une politique d'achats responsables imposant aux fournisseurs la fourniture de déclarations environnementales de produits (EPD) pour les équipements majeurs, et par l'allongement des cycles de remplacement afin de réduire la consommation de nouvelles ressources.

Ce que l'ACV change pour les décisions d'écoconception

La valeur opérationnelle de l'étude tient moins dans ses chiffres absolus que dans les priorités qu'elle redistribue. Elle fonde plusieurs décisions déjà engagées par Data4 : généralisation du béton bas carbone depuis 2022 avec des dalles préfabriquées alvéolaires réduisant de 50 % les besoins en béton, contrats d'achat d'énergie renouvelable (PPA) avec des producteurs européens, adoption du carburant HVO pour les groupes électrogènes permettant de réduire de 70 % les émissions de GES par rapport au fioul conventionnel, et remplacement progressif des fluides frigorigènes à fort potentiel de réchauffement global. L'objectif affiché est une réduction de 38 % de l'empreinte carbone par mégawatt IT construit d'ici 2030. L'étude comporte des limites méthodologiques à signaler. Elle n'a pas fait l'objet d'une revue critique externe conformément aux recommandations de la norme ISO 14040-44, et a été réalisée antérieurement à la publication du référentiel ADEME pour les datacenters et services cloud, lequel préconise une durée de vie de 50 ans contre les 20 ans retenus ici — ce qui tend à majorer mécaniquement la part relative de la construction dans le bilan total. Data4 est par ailleurs l'émetteur direct du livre blanc, ce qui confère à l'étude une dimension de communication environnementale à lire en conséquence, sans que cela invalide la rigueur des données primaires mobilisées ni l'intérêt de la démarche pour l'ensemble de la filière.