SAP engage une séquence stratégique déterminante. En renforçant son alliance avec KPMG et en accédant au statut de Global Strategic Service Partner, l’éditeur allemand cherche à consolider son rôle central dans l’architecture des systèmes d’information. L’enjeu dépasse le partenariat commercial : éviter que l’ERP ne devienne une simple base transactionnelle exploitée par des agents conversationnels externes.

KPMG rejoint le cercle restreint des partenaires GSSP de SAP dont le rôle est de déployerune approche « cloud-native, AI-first » articulée autour de SAP Cloud ERP, SAP Business AI et de la plateforme d’implémentation KPMG Velocity. Bill Thomas, président mondial de KPMG, déclare que l’alliance vise à aider les clients dans « leurs plus grandes transformations » en combinant l’expertise sectorielle du cabinet et les applications critiques de SAP. Christian Klein, directeur général de SAP, évoque un « nouveau jalon » permettant de « combiner le meilleur des actifs » pour accélérer la transformation.

Cette séquence intervient alors que la migration vers SAP S/4HANA reste un chantier lourd pour de nombreuses directions des systèmes d’information. Les systèmes ERP structurent depuis trente ans la logique opérationnelle des grandes organisations. Avec SAP S/4HANA, SAP a engagé la refonte de son socle applicatif vers une architecture temps réel fondée sur la base en mémoire HANA. La migration, amorcée il y a plusieurs années, reste cependant longue, coûteuse et parfois complexe pour les directions des systèmes d’information. De nombreux groupes finalisent encore la conversion de leurs environnements ECC hérités, dans un calendrier contraint par la fin de support. Derrière l’annonce du renforcement de son alliance avec KPMG, l’enjeu dépasse le partenariat commercial. Il s’agit d’éviter que l’ERP devienne une simple couche de stockage transactionnel exploitée par des agents conversationnels externes. Le communiqué rappelle que KPMG accompagne des projets de consolidation d’environnements SAP Extended Warehouse Management vers SAP S/4HANA et vers SAP Cloud ERP Private, avec un premier déploiement déjà en production chez FrieslandCampina. La complexité évoquée dans le cas client – consolidation de multiples systèmes EWM puis migration vers S/4HANA – illustre des programmes pluriannuels, structurants pour les DSI et fortement consommateurs de ressources internes.

Le risque de désintermédiation par des agents externes

L’avènement des agents conversationnels modifie la hiérarchie des couches applicatives, des modèles issus d’acteurs spécialisés en intelligence artificielle sont capables d’interroger des bases de données, de générer des synthèses financières et de piloter des workflows sans passer par l’interface native de l’ERP. Dans ce schéma, l’utilisateur dialogue avec un agent tiers, qui orchestre les requêtes vers les systèmes transactionnels existants.

Pour SAP, le risque ne concerne pas la disparition de l’ERP, mais la perte de la couche décisionnelle et relationnelle. Si l’agent capte l’expérience utilisateur et agrège les données issues de plusieurs systèmes, l’ERP devient une infrastructure sollicitée en arrière-plan. La valeur stratégique se déplace alors vers la couche cognitive. Cette évolution fragilise la position historique de SAP, fondée sur la maîtrise des processus métier intégrés et sur la centralité de l’application dans l’organisation.

Aussi, La réponse de SAP s’organise autour de l’intégration native de l’IA dans son propre environnement. Avec ses assistants embarqués ou dédié au développement d’agents métiers, l’éditeur cherche à internaliser la couche conversationnelle. L’objectif consiste à faire de l’IA un prolongement direct des processus S/4HANA, et non une surcouche externe.

L’intégration native de Joule et des agents métiers

Le communiqué met en avant l’adoption de SAP Joule for Consultants et de Joule Studio, qui permet le développement d’agents dédiés aux opérations d’entreprise. Il est précisé que SAP Joule donne accès aux connaissances les plus récentes de l’éditeur, avec un objectif explicite de réduction du temps de recherche et d’accélération de l’exécution des projets. Ce positionnement traduit une volonté d’inscrire l’agent au cœur même de l’environnement SAP, et non en surcouche indépendante.

En parallèle, l’usage de SAP Business Data Cloud est présenté comme un moyen d’établir une « base de données unifiée et de confiance » alignée sur les objectifs stratégiques. Le mécanisme est de structurer la donnée dans l’ERP, y intégrer l’IA et l’analytique, puis proposer une orchestration native. Pour les utilisateurs, cela signifie que l’IA ne doit pas être simplement connectée aux systèmes existants, mais imbriquée dans les processus transactionnels eux-mêmes.

La migration S/4HANA repositionnée comme socle IA

La référence au programme Optimus de FrieslandCampina montre que la migration vers SAP Cloud ERP Private et vers SAP S/4HANA s’accompagne d’outils d’automatisation et d’IA pour « augmenter la productivité » et piloter le programme avec « rigueur d’exécution ». Les directeurs du programme cités soulignent la consolidation technique de plusieurs environnements SAP EWM et la mise en production progressive des vagues de déploiement. La migration n’est plus présentée comme une contrainte technique, mais comme la condition préalable à une exploitation intelligente des données.

Pour SAP, la stratégie consiste donc à transformer une obligation de modernisation en opportunité d’architecture cognitive. Si S/4HANA devient le socle sur lequel s’exécutent les agents internes, la dépendance des entreprises à l’écosystème SAP se renforce. À l’inverse, si les agents externes s’imposent comme une couche d’orchestration universelle, l’ERP risque de se réduire à une base transactionnelle interchangeable.

La partie engagée par SAP porte ainsi sur la centralité de l’architecture. En internalisant l’agent conversationnel, en structurant la donnée via Business Data Cloud et en mobilisant des partenaires GSSP pour industrialiser les déploiements, l’éditeur cherche à conserver la maîtrise de la chaîne valeur applicative. Ce scénario suppose cependant que l’éditeur parvienne à démontrer une supériorité fonctionnelle et économique face à des éditeurs spécialisés proposant des solutions IA métiers, déployables en quelques mois, centrées sur un périmètre fonctionnel restreint et facturées à l’usage. La différence de temporalité et de complexité devient un facteur décisif. Si une direction financière peut automatiser ses prévisions ou son reporting via un agent externe connecté aux données existantes, sans refonte complète de l’ERP, l’argument de la transformation globale perd en attractivité. La lourdeur d’un programme S/4HANA peut alors apparaître disproportionnée au regard des gains attendus à court terme, et des offres plus légères.

À l’inverse, si les entreprises privilégient des agents spécialisés, moins coûteux et plus rapides à déployer, la fragmentation fonctionnelle s’accélère. Les DSI devront alors arbitrer entre cohérence globale et agilité locale. La partie engagée par SAP ne porte pas uniquement sur l’IA, mais sur la capacité à rester le cœur de l’entreprise intelligente. Si l’éditeur ne parvient pas à aligner la performance technique avec la simplicité d’usage et la maîtrise des coûts, la centralité architecturale qu’il défend pourrait progressivement s’éroder au profit d’une orchestration externe plus souple.

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