Les entreprises dominantes du secteur numérique s’apprêtent à profondément transformer l’économie mondiale grâce à des investissements massifs dans l’intelligence artificielle. Cette augmentation des dépenses, chiffrée à plus de 650 milliards de dollars pour la seule année 2026 selon Bloomberg, dessine déjà les contours de nouvelles chaînes de valeur technologiques, dont les effets devraient dépasser largement le seul secteur informatique.

L’accélération de la dépense s’apparente à un pari industriel et stratégique d’une ampleur rarement observée, comparable aux grandes phases d’équipement du XXe siècle. Alphabet, Amazon, Meta et Microsoft adoptent désormais des politiques d’investissement continentales, où chaque décision concernant la puissance de calcul, le choix des puces ou l’emplacement des centres de données affecte la compétitivité de toute une industrie. Dans cette nouvelle donne, la course à l’IA catalyse une reconfiguration profonde : il ne s’agit plus seulement d’empiler des serveurs ou d’ouvrir de nouveaux sites, mais bien de réinventer la chaîne de traitement de l’information, de la capture des données jusqu’à l’orchestration multiagent de flux métiers, en passant par le pilotage algorithmique des décisions.

La vague d’investissements profite d’abord à l’amont industriel : la demande explose pour les composants spécialisés — processeurs graphiques (GPU), unités de traitement tensoriel (TPU), puces d’inférence et de calcul haute performance — fabriqués par une poignée d’acteurs capables de répondre aux exigences croissantes des algorithmes d’IA générative. Nvidia, AMD, Intel, mais aussi Google avec ses propres architectures, jouent un rôle d’architectes invisibles de cette nouvelle infrastructure, tirant profit de la diversification des usages (apprentissage automatique, raisonnement, automatisation, agentification) et de l’intégration progressive des modèles dans tous les secteurs productifs.

Des effets d’entraînement sur l’ensemble de la filière

L’ampleur du mouvement montre déjà des effets d’entraînement sur l’ensemble de la filière. Les chaînes de valeur se recomposent. Les fournisseurs de solutions cloud développent des plateformes intégrant des capacités IA en natif. Les éditeurs de logiciels repensent leurs offres pour mieux exploiter les capacités des modèles génératifs. De leur côté, les donneurs d’ordre industriels adaptent leur organisation afin d’exploiter au mieux cette ressource computationnelle abondante, mais de plus en plus stratégique. Le choix d’une architecture matérielle ou logicielle, la capacité à orchestrer des agents autonomes ou à fédérer des ensembles de données deviennent des critères essentiels de différenciation et de souveraineté pour les entreprises et les États.

Pour les marchés, cette frénésie d’investissement fait émerger un nouveau cycle de croissance, mais suscite aussi des interrogations quant à la soutenabilité d’un modèle aussi capitalistique. La concentration des moyens entre les mains de quelques géants pourrait renforcer les effets de verrouillage technologique et réduire la diversité des écosystèmes, tout en exacerbant les tensions sur les chaînes d’approvisionnement mondiales.

Plusieurs analystes craignent un « effet bulle »

Plusieurs experts mettent en garde contre le risque d’un « effet bulle », comparable aux excès observés lors de la révolution Internet. Néanmoins, l’élan actuel repose sur des besoins professionnels importants et une demande réelle de capacités d’IA dans des secteurs tels que la santé, l’industrie, la cybersécurité et la finance. Ces investissements concernent des biens tangibles et immobiliers, tels que les centres de données, qui sont plus durables que les actifs numériques volatils de la bulle Internet. Cette reconfiguration va au-delà d’un simple enjeu concurrentiel. Elle dessine l’avenir des infrastructures critiques, de la répartition de la valeur ajoutée et de la gouvernance des systèmes numériques.

En toile de fond, la reconfiguration engagée dépasse le simple enjeu concurrentiel : elle dessine le futur des infrastructures critiques, du partage de la valeur ajoutée et de la gouvernance des systèmes numériques. Les directions informatiques et les décideurs publics sont confrontés à un impératif : anticiper les nouveaux équilibres industriels, investir dans la formation et la maîtrise des architectures agentiques, et veiller à l’ouverture des plateformes pour éviter un scénario de dépendance systémique. L’article de Bloomberg révèle l’ampleur du phénomène. Il met ainsi en évidence une certitude : la bataille pour les chaînes de valeur du futur se joue aujourd’hui. Les investissements massifs des géants américains imposent un rythme inédit à l’ensemble du secteur technologique mondial.

publicité