La nouvelle gamme Rally AI introduit chez Logitech des fonctions de cadrage intelligent, de détection de présence et d’analyse d’usage des salles. Positionnées pour les environnements hybrides de grande taille, ces caméras soulèvent cependant des questions sur l’origine des traitements IA, la gouvernance des données et la place des pur player de la visio face aux plateformes intégrées des hyperscalers.
Les caméras de visioconférence deviennent des capteurs avancés de l’espace de travail numérique. Avec la gamme Rally AI, Logitech entend franchir un seuil technologique : combiner qualité optique, interprétation contextuelle et supervision IT dans un même dispositif. Mais derrière cette ambition, la documentation publique laisse en suspens une interrogation essentielle pour les décideurs informatiques : où sont traitées les données, par quels moyens techniques, et avec quel niveau de contrôle côté client ?
Les modèles Rally AI Camera et Rally AI Camera Pro reposent sur un double module optique doté d’un capteur de 1 pouce et d’un zoom hybride 15x pour la version Pro. Ces spécifications positionnent les appareils pour les grandes salles, avec un champ de vision de 115°, une haute sensibilité en faible lumière, et une restitution 4K à 60 images par seconde. C’est toutefois sur le volet logiciel que Logitech concentre son discours différenciateur.
La fonction RightSight 2 assure un cadrage dynamique des participants, en alternant entre plusieurs modes (orateur actif, grille de visages, vue d’ensemble). Selon le constructeur, ce comportement repose sur une analyse continue de la scène, mais sans jamais spécifier si les traitements sont embarqués dans la caméra, déportés vers un serveur local, ou transmis à un service cloud. De même, aucune mention d’un moteur d’inférence, d’un processeur neuronal ou d’un modèle de vision artificielle n’apparaît dans les fiches techniques, empêchant toute évaluation par les équipes de sécurité ou de conformité.
Des métriques d’usage transmises à Logitech Sync
Au-delà de la capture vidéo, les caméras Rally AI collectent des données sur l’occupation des salles, le nombre de participants et la durée des réunions, données qui alimentent la plateforme de supervision Logitech Sync. Celle-ci collecte les données pour fournir aux équipes IT une vision globale de l’usage des espaces de travail, avec la promesse d’optimiser la gestion des salles, voire d’automatiser certaines actions comme la libération d’une salle vide ou la détection d’un taux d’occupation excessif.
Mais cette promesse soulève une série de questions restées sans réponse. Les données sont-elles anonymisées en local avant transmission ? Quels flux transitent vers les serveurs de Logitech, sous quel régime juridique, et dans quels centres de données ? Existe-t-il une option de traitement en périphérie pour les clients souhaitant interdire tout transfert externe ? L’absence de documentation sur ces points limite l’intégration de la solution dans les environnements régulés, notamment dans les secteurs public, santé ou défense, où les exigences de souveraineté et de traçabilité sont fortes.
Des zones d’ombre problématiques pour la cybersécurité
La transformation des caméras en objets intelligents change la nature même de l’équipement audiovisuel. Ce ne sont plus seulement des dispositifs d’entrée vidéo, mais des systèmes de perception cognitive, susceptibles de capter, traiter et interpréter des signaux humains en continu. Dans ce contexte, les responsables de la sécurité attendent une transparence totale sur l’architecture logicielle, les chemins de données, les modules d’analyse intégrés et les possibilités de désactivation ou de cloisonnement.
Logitech ne fournit aujourd’hui aucune information sur le chiffrement des flux vidéo, la granularité des permissions administrables, ou l’auditabilité des traitements IA. Aucune certification de sécurité ou documentation RGPD n’est accessible, alors même que les cas d’usage visés impliquent des réunions stratégiques, confidentielles, parfois juridiquement sensibles. Ce manque d’éléments techniques et réglementaires crée une dissonance entre le positionnement produit et les exigences du marché professionnel européen.
Les pure players bousculés par les hyperscalers
Cette tension autour de la transparence s’inscrit dans une dynamique plus large : la redistribution de la chaîne de valeur autour des géants du cloud. Microsoft, Zoom et Google poussent désormais des offres verticalement intégrées, où l’intelligence vidéo est directement embarquée dans leurs plateformes collaboratives. Microsoft Teams Rooms avec Intelligent Speaker et Front Row, Zoom Smart Gallery ou Google Meet Series One mettent en scène une nouvelle norme : le couplage natif entre logiciel, matériel et cognition contextuelle.
Face à cette évolution, les fabricants spécialisés comme Logitech, Jabra ou Poly doivent réinventer leur rôle pour ne pas devenir interchangeables. Ils misent sur la qualité optique, la modularité, les fonctions intelligentes différenciées et les plateformes de gestion (Logitech Sync, Jabra+ for Admins…) pour conserver leur place auprès des services IT. Mais sans clarification sur la provenance des briques IA, la gouvernance des flux et les options de déploiement maîtrisé, leur position devient fragile dans les appels d’offres, notamment ceux des grandes entreprises ou des administrations exigeant des garanties fortes.
Ancrer ses produits dans les nouveaux usages
La gamme Rally AI illustre une volonté claire de Logitech de monter en gamme et d’ancrer ses produits dans les nouveaux usages des espaces hybrides. En intégrant des fonctions d’analyse comportementale, de détection de présence et de supervision contextuelle, ces caméras franchissent un seuil critique : elles ne relèvent plus uniquement du matériel audiovisuel, mais participent à la collecte et au traitement de données opérationnelles. Ce glissement fonctionnel les expose aux mêmes exigences que les logiciels supervisés par les directions de la conformité et de la cybersécurité. Pour franchir ce cap de manière crédible, Logitech devra documenter son architecture cognitive, expliciter les modules de traitement embarqués ou distants, tracer les flux de données et offrir des garanties contractuelles robustes.
Sans ces engagements, les spécialistes matériels comme Logitech ou Jabra risquent d’être marginalisés par des écosystèmes logiciels fermés, à l’image de Microsoft ou Google. Seul Zoom, encore positionné comme pure player logiciel, développe une approche intermédiaire en intégrant des fonctions IA natives tout en s’appuyant sur un réseau ouvert de partenaires matériels. Dans ce contexte, la différenciation passera autant par la qualité fonctionnelle que par la capacité à démontrer une gouvernance technologique transparente.























