Dassault Systèmes annonce un partenariat industriel de long terme avec Nvidia afin de déployer une plateforme d’IA fondée sur les « jumeaux virtuels ». Celle-ci combinera des moteurs de simulation, du calcul accéléré et des infrastructures dédiées. L’éditeur transforme ses outils historiques d’ingénierie en socle opérationnel pour l’IA physique, l’automatisation industrielle et les agents métiers utilisés en conception, en production et en R&D.
Pour Dassault Systèmes, le terme « jumeau virtuel » n’est pas un simple rebranding de « jumeau numérique ». Il désigne une évolution stratégique beaucoup plus ambitieuse : faire du modèle virtuel scientifiquement validé le cœur opérationnel de l’IA industrielle. D’un point de vue fonctionnel, l’éditeur français cherche à ancrer sa plateforme dans une plateforme multifonctionnelle intégrée. Il s’agit d’une chaîne intégrée de gestion de « modèles du monde », capables de représenter fidèlement un produit, une usine ou un système complexe, d’en simuler les comportements physiques, chimiques ou biologiques, puis d’alimenter directement la décision, l’automatisation et l’optimisation. L’annonce conjointe avec Nvidia formalise cette trajectoire.
D’un point de vue architectural, le projet de Dassault Systèmes est de faire évoluer 3DEXPERIENCE en plateforme d’IA industrielle agentique, et non plus seulement une plateforme PLM étendue. En d’autres termes, une couche d’exécution verticale axée sur l’action, là où de nombreux acteurs restent positionnés sur des assistants génériques déconnectés des réalités opérationnelles. Les équipes bénéficient ainsi d’une chaîne d’automatisation progressive des boucles entre conception, validation et fabrication, avec des décisions prises à partir de simulations reproductibles plutôt que de simples inférences statistiques.
Les logiciels de Dassault avec les piles IA de Nvidia
L’accord repose sur l’intégration directe des logiciels de simulation de Dassault avec les piles IA de Nvidia. SIMULIA, utilisé pour la simulation physique (mécanique, thermique, aérodynamique), DELMIA, dédié à la modélisation des processus industriels et des chaînes de production, et BIOVIA, orienté vers la chimie, la biologie et la science des matériaux, deviennent des briques de base de cette architecture. Du côté de Nvidia, Omniverse fournit un environnement 3D temps réel pour l’IA physique, BioNeMo accélère la recherche moléculaire, CUDA-X propose des bibliothèques de calcul GPU, et Nemotron alimente les fonctions d’IA générative et agentique. Ces composants transforment les modèles physiques en référentiels exécutables, représentant un produit, une usine, ou encore un matériau, et permettant d’en calculer les comportements mécaniques, thermiques ou chimiques. Ils injectent ensuite ces résultats dans les chaînes de conception et de fabrication, ce qui réduit les cycles d’itération et améliore la précision prédictive des décisions d’ingénierie.
Pascal Daloz, directeur général de Dassault Systèmes, résume cette inflexion technologique « nous entrons dans une ère où l’intelligence artificielle ne se contente plus de prédire ou de générer, elle comprend le monde réel », ajoutant que les deux groupes construisent « des World Models industriels qui associent jumeaux virtuels et calcul accéléré ». Ces « modèles du monde » reposent sur des simulations validées scientifiquement, car Dassault positionne ses jumeaux virtuels comme base de l’IA industrielle, ce qui remplace les approches purement statistiques par des modèles déterministes exploitables opérationnellement pour la découverte de molécules, l’optimisation de composants ou la validation numérique de systèmes complexes.
Un discours assumé sur la souveraineté et la gouvernance
Sur ce point précis, l’architecture, il est intéressant de constater que les partenaires assemblent une pile complète qui inclut la plateforme, les modèles, les agents et l’infrastructure, avec un discours assumé sur la souveraineté et la gouvernance des actifs numériques. Il s’agit de proposer aux industriels européens une alternative crédible aux hyperscalers pour les usages critiques, avec une maîtrise de bout en bout de la chaîne, du jumeau virtuel jusqu’à l’exécution IA.
Jensen Huang, fondateur et dirigeant de Nvidia, parle d’« IA physique » comme « la prochaine frontière de l’intelligence artificielle, fondée sur les lois du monde réel », en soulignant que l’association d’Omniverse et des plateformes IA permet déjà à des millions d’ingénieurs et de chercheurs de travailler sur des environnements virtuels synchronisés avec les contraintes physiques. Cette convergence entre simulation et IA a pour but de transformer les prototypes numériques en leviers directs de production.
La plateforme 3DEXPERIENCE évolue parallèlement vers une architecture agentique. Elle introduit des compagnons virtuels métiers connectés aux jumeaux virtuels et aux données industrielles, ce qui permet aux équipes d’ingénierie de lancer des simulations, de comparer des variantes de conception et d’orchestrer des arbitrages contextualisés depuis leurs environnements de travail. Ces agents ne fonctionnent pas comme des assistants génériques, mais comme des extensions opérationnelles des modèles physiques, automatisant une partie des boucles entre la conception, la validation et la fabrication. Shawn Ehrstein, directeur des technologies émergentes au National Institute for Aviation Research de l’Université d’État de Wichita, explique que ces outils « accélèrent la conception de jumeaux virtuels d’aéronefs conformes dès l’origine, tout en réduisant les efforts de certification et en préservant la souveraineté des données ».
Des « AI factories » réparties sur trois continents
Sur le plan infrastructurel, Dassault déploie via Outscale des « AI factories » réparties sur trois continents. Ces environnements hébergent les modèles, exécutent les charges de calcul intensives sur GPU Nvidia et garantissent la confidentialité des données ainsi que la protection de la propriété intellectuelle. Parallèlement, Nvidia adopte l’ingénierie système basée sur les modèles de Dassault pour concevoir ses propres infrastructures IA.
Elle commence par la plateforme Rubin intégrée à Omniverse DSX Blueprint, ce qui aligne les piles logicielles et matérielles autour des jumeaux virtuels comme point central d’orchestration. C’est une rupture avec l’IA « boîte noire ». Celle-ci est ici adossée à des modèles déterministes (SIMULIA, DELMIA, BIOVIA…), ce qui permet à Dassault de positionner son approche comme « fiable par conception », par opposition aux approches purement statistiques.
Une architecture complète d’IA industrielle
Plusieurs industriels participent déjà à cette trajectoire. Cécile Béliot, directrice générale du Groupe Bel, indique que cette collaboration apporte « la puissance de calcul nécessaire pour modéliser et optimiser nos produits à grande échelle ». Motohiro Yamanishi, président de l’automatisation industrielle chez OMRON, évoque un passage accéléré « de la conception au déploiement » grâce à l’association de l’IA physique de Nvidia et des Virtual Twin Factories de Dassault. Selon Vivek Attaluri, vice-président Vehicle Engineering chez Lucid, l’exploration de la physique fondée sur l’IA pourrait « accélérer le passage du concept à la production, sans compromis sur la précision prédictive ».
Avec environ 370 000 clients déjà actifs sur 3DEXPERIENCE, Dassault transforme son périmètre PLM en architecture complète d’IA industrielle. Les utilisateurs disposent désormais d’un référentiel unique reliant les modèles physiques, les agents métiers et les infrastructures de calcul, ce qui conditionne la réduction des délais de conception, l’augmentation de la fiabilité des prédictions et l’automatisation progressive des processus sous contrôle numérique continu. Pour les entreprises industrielles, cette pile intégrée redéfinit la gouvernance de l’IA, puisque la simulation devient la source de vérité et le calcul accéléré un levier direct de performance opérationnelle.






















