L'acquisition de VMware par Broadcom pour 61 milliards de dollars a reconfiguré le marché de la virtualisation d'entreprise en quelques trimestres. Dix mille partenaires évincés sur vingt-huit mille, suppression des licences perpétuelles, hausse tarifaire généralisée : les effets ont été immédiats et massifs. Deux ans après, un écosystème d'alternatives prend forme en Europe, fragmenté et hétérogène dans ses degrés de souveraineté réelle.

Fidèle à ses méthodes après un rachat, Broadcom a reconfiguré le modèle commercial de VMware en quelques trimestres : suppression des offres d'entrée de gamme, fin de l'hyperviseur ESXi gratuit, bascule vers un modèle de souscription par cœur physique, recentrage sur les cinq cents plus grands comptes. Pour les opérateurs cloud européens qui avaient bâti leurs offres sur le programme VCSP (VMware Cloud Service Provider), c'est leur modèle économique complet qui s'est effondré. Selon Gartner, près de 30 % des entreprises utilisatrices de VMware envisagent une migration, et d'ici 2028, 70 % des grandes organisations auront déplacé la moitié de leurs charges de travail virtualisées. La fenêtre de migration étant ouverte, la question pour les DSI est de savoir vers quelles solutions se tourner.

La réponse dépend d'une variable que les éditeurs traitent chacun à leur avantage, selon le niveau de souveraineté qu'ils peuvent réellement garantir. Le marché des alternatives à VMware se répartit aujourd'hui en trois niveaux de maîtrise technologique et réglementaire, qui ne sont pas interchangeables pour les organisations soumises à NIS2, DORA, au RGPD ou aux exigences des secteurs régaliens.

Vates et Proxmox : la souveraineté complète

Un seul acteur européen revendique aujourd'hui une maîtrise complète de la pile de virtualisation, du code au support, sans dépendance logicielle extraterritoriale, Vates, l'éditeur grenoblois de XCP-ng et Xen Orchestra. Fondé en 2012, il a forqué XenServer en 2018 lorsque Citrix a annoncé la fin de sa version gratuite, construisant depuis une plateforme intégrée dont il contrôle l'hyperviseur, l'orchestration, le stockage et la gestion des machines virtuelles. L'hyperviseur Xen, conçu à l'origine pour les environnements sensibles, lui confère une crédibilité dans les secteurs régaliens que les solutions basées sur KVM générique n'atteignent pas encore. Vates revendique parmi ses clients la NASA, l'US Navy et le Cyber Command italien, ce qui atteste de la robustesse de la solution dans des contextes à haute exigence de cloisonnement. Pour les DSI d'opérateurs d'importance vitale ou d'administrations publiques françaises, c'est à ce jour l'alternative qui satisfait le plus complètement les critères de souveraineté technologique et d'indépendance de gouvernance.

Proxmox VE, édité par la société autrichienne Proxmox Server Solutions GmbH, occupe un espace complémentaire. Fondé sur KVM et LXC, distribué sous licence AGPL, il ne dépend d'aucun éditeur américain pour sa feuille de route ni ses mises à jour. Son modèle de souscription pour le support reste accessible, ce qui en fait une option sérieuse pour les PME et ETI européennes qui cherchent à sortir de VMware sans basculer dans une dépendance commerciale comparable. Selon une enquête d'iXsystems menée auprès de 741 organisations en transition post-VMware, 58,8 % des répondants considèrent des alternatives basées sur KVM, et 11,5 % envisagent XCP-ng spécifiquement, ce qui représente une base de migration significative pour deux acteurs sans la puissance commerciale des éditeurs américains.

Red Hat, Mirantis, SUSE : l'open source gouverné

Le deuxième cercle rassemble des solutions open source industrialisées dont le code est ouvert mais la gouvernance reste américaine ou extra-européenne. Red Hat OpenShift Virtualization Engine, présenté comme une réponse directe à la crise VMware, unifie machines virtuelles et conteneurs sur une base Kubernetes. La solution est techniquement aboutie et bénéficie de l'écosystème Red Hat Ansible pour l'automatisation des migrations. Celeste, opérateur français, a construit sur ce socle une offre de cloud souverain ciblant les PME et ETI, présentée à IT Partners 2026. Celeste lui-même souligne la limite : si l'hébergement est français et opéré dans ses propres centres de données, la couche logicielle centrale reste gouvernée par Red Hat, filiale d'IBM, société américaine soumise au Cloud Act. La souveraineté d'exploitation est réelle. La souveraineté technologique au sens strict demande une couche logicielle de droit européen.

Mirantis, avec sa plateforme OpenStack for Kubernetes dont la version 25.2 cible explicitement les organisations post-VMware, adopte une posture similaire : open source revendiqué, capable de fonctionner en mode déconnecté pour les centres de données opérés sous contrainte réglementaire ou de confidentialité, mais société américaine. SUSE, allemande d'origine mais désormais détenue par des fonds américains, occupe le même espace intermédiaire. Pour les DSI dont les obligations réglementaires se limitent au RGPD et à NIS2 sans aller jusqu'aux exigences de souveraineté technologique des secteurs critiques, ces solutions représentent un compromis acceptable entre performance, coût et indépendance opérationnelle.

Nutanix, HPE : des alternatives exposées au Cloud Act

Le troisième cercle regroupe les acteurs commerciaux américains qui captent l'essentiel de la migration VMware à court terme. Nutanix est le plus actif. Son alliance avec OVHcloud, concrétisée par la disponibilité de Nutanix Cloud Clusters sur l'infrastructure du français, produit une offre hybride qui combine la robustesse opérationnelle de la plateforme Nutanix à la souveraineté d'hébergement d'OVHcloud. L'annonce de Service Provider Central, présentée à la conférence .NEXT de Chicago, va plus loin en dotant les opérateurs cloud d'une couche multitenant IaaS construite sur la plateforme Nutanix Cloud Platform, dont la disponibilité est prévue au second semestre 2026, avec un programme d'incitation tarifaire pour accélérer les migrations depuis VMware. HPE propose de son côté une alternative KVM intégrée à son offre GreenLake for Private Cloud, avec automatisation dès le premier jour et intégration native à sa pile de stockage Alletra. Ces offres sont fonctionnellement solides. Elles posent cependant la même question que tout déploiement de logiciel américain en contexte réglementé : Nutanix et HPE sont des sociétés de droit américain dont les données hébergées restent susceptibles de tomber dans le périmètre du Cloud Act. Un partenariat avec OVHcloud ou un hébergeur certifié SecNumCloud ne modifie pas cette exposition au niveau du logiciel.

La recomposition du marché de la virtualisation souveraine en Europe produit un paysage à trois vitesses. Les organisations soumises aux exigences les plus strictes, secteur de la défense, santé, énergie et administrations publiques, ont un chemin étroit : Vates et Proxmox, complétés par des opérateurs cloud certifiés SecNumCloud. Les organisations régulées par NIS2 et DORA sans obligation de souveraineté technologique complète disposent d'un éventail plus large, incluant les offres Red Hat, Mirantis et les partenariats Nutanix/OVHcloud. Les organisations sans contrainte de souveraineté particulière peuvent s'appuyer sur n'importe laquelle des alternatives commerciales disponibles. Le risque est de traiter ce choix comme un problème purement technique alors qu'il engage une position réglementaire pour les années à venir. La migration post-VMware est une décision d'infrastructure qui se prend une fois. La souveraineté, elle, ne se rattrape pas après coup.