Une coalition d’entreprises européennes du logiciel libre lance Euro-Office, une suite bureautique souveraine et open source. Portée par Ionos, Nextcloud, XWiki, OpenProject, Eurostack, Soverin, Abilian et BTactic, l’initiative publie une préversion technique disponible immédiatement sur GitHub, avec une première version stable annoncée pour l’été. Elle intervient au moment précis où Onlyoffice met fin à son offre cloud, contraignant des milliers d’organisations à chercher une alternative.
La bureautique occupe une position à part dans le débat sur la souveraineté numérique. Contrairement aux infrastructures cloud ou aux outils de cybersécurité, elle touche l’ensemble des collaborateurs d’une organisation, structure les échanges documentaires avec les partenaires et les administrations, et génère un volume massif de données sensibles au quotidien. Pourtant, ce segment reste dominé par Microsoft Office et, dans une moindre mesure, par Google Workspace, deux plateformes américaines exposées au Cloud Act et dont les conditions d’utilisation laissent peu de marge aux organisations soumises au RGPD ou aux exigences de NIS2.
Euro-Office s’appuie sur la base de code d’Onlyoffice, dont la compatibilité avec les formats Microsoft constitue l’un des atouts reconnus parmi les alternatives libres. La décision d’Onlyoffice d’abandonner son offre cloud n’efface pas la valeur du code sous-jacent, mais elle illustre la fragilité structurelle d’une alternative dont le développement repose sur un acteur unique. C’est précisément cette leçon qu’Euro-Office entend tirer. En libérant l’intégralité du code sous licence open source sans contrainte de marque déposée, l’initiative entend rendre le projet résistant aux décisions unilatérales d’un éditeur.
Une gouvernance collective inédite
L’événement de lancement s’est tenu à Berlin, organisé conjointement par Ionos et Nextcloud. Le choix de ces deux porteurs est significatif. Ionos, filiale du groupe allemand United Internet, est l’un des principaux opérateurs cloud européens avec 6,6 millions de clients dans 17 marchés. Nextcloud, entreprise allemande intégralement détenue par ses salariés, est la plateforme de collaboration open source la plus déployée en Europe et édite déjà un environnement de partage de fichiers et de visioconférence adopté par des dizaines de milliers d’organisations publiques et privées.
Achim Weiss, directeur général d’Ionos, situe l’enjeu dans une Europe en quête de souveraineté. Selon lui, les développements géopolitiques de l’année écoulée ont rendu manifeste le besoin d’une solution bureautique souveraine, pleinement compatible avec les formats Microsoft et facile à prendre en main. Frank Karlitschek, directeur général de Nextcloud, formule le même diagnostic en insistant sur l’aspect collectif. Les briques techniques existent en Europe depuis des années, ce qui manquait était une initiative capable de les assembler en une solution cohérente. Euro-Office ne part pas de zéro, il prend en charge un maillon critique de l’infrastructure numérique.
Une base de code libre et ouverte à la contribution
La décision technique la plus importante d’Euro-Office est la publication de l’intégralité du code source sous licence open source sans restriction de marque déposée. De nombreuses solutions présentées comme open source restent contraintes par des marques ou des clauses de contribution qui limitent la liberté des organisations qui les adoptent. Euro-Office entend explicitement à éviter ce point de blocage, en permettant à n’importe quelle organisation de déployer, de modifier et de redistribuer le logiciel sans dépendance juridique envers un éditeur propriétaire.
La préversion technique disponible sur GitHub couvre les fonctions d’édition de documents, de tableurs et de présentations. Elle permet aux organisations d’évaluer la compatibilité avec leurs formats existants et de contribuer des retours avant la publication de la version stable. XWiki, spécialisé dans la gestion des connaissances et utilisé notamment par Naval Group, l’Université d’Helsinki et Proximus, apporte son expertise en matière de gestion documentaire collaborative. OpenProject contribue les fonctions de gestion de projet. Soverin, opérateur néerlandais certifié ISO, conforme à NIS2 et au RGPD, héberge ses services sur matériel propriétaire aux Pays-Bas et apporte une composante de messagerie sécurisée à l’écosystème.
Le secteur public européen, premier marché cible
La coalition cible deux segments prioritaires. Les administrations publiques, d’abord, qui opèrent sous des contraintes réglementaires strictes et pour lesquelles la dépendance à des éditeurs américains crée une exposition documentée au regard du RGPD et de NIS2. Plusieurs États membres ont déjà engagé des démarches de migration partielle (l’Allemagne avec Linux dans certains Länder, la France avec des initiatives interministérielles) sans jamais trouver de solution bureautique satisfaisant simultanément les critères de compatibilité, d’ergonomie et de souveraineté.
Les entreprises privées soumises à des obligations sectorielles constituent le second segment visé. Pour un DSI d’un établissement financier sous DORA, d’un opérateur de santé sous NIS2 ou d’une organisation traitant des données à caractère personnel sensibles, la question de la résidence et de la gouvernance des données bureautiques n’est plus abstraite. Euro-Office propose ici une réponse architecturale complète, à condition que les organisations intègrent dans leur calcul les coûts réels de migration et de formation que tout changement de suite bureautique entraîne.
La coalition appelle explicitement d’autres entreprises, organismes publics et contributeurs indépendants à rejoindre le projet et à participer à la définition de sa trajectoire. C’est dans cette dimension de gouvernance ouverte, plus encore que dans les fonctionnalités actuelles de la préversion, que réside la différence structurelle avec les tentatives précédentes, car Euro-Office ne cherche pas à remplacer Microsoft Office avec un produit concurrent, il cherche à construire une infrastructure numérique partagée dont aucun acteur unique ne peut décider seul.























