Pour la première fois depuis l'intégration massive des outils d'IA générative en entreprise, leur usage recule. En France, plus de la moitié des salariés n'ont pas utilisé un seul outil d'IA au cours de l'année 2025 — et seuls 7 % y ont recours quotidiennement, contre 14 % dans le monde. L'étude PwC Global Workforce Hopes & Fears 2026, qui couvre près de 50 000 salariés dans 48 pays, pose une question que les directions informatiques ne peuvent plus différer : pourquoi les entreprises qui ont investi dans l'IA n'arrivent-elles pas à en faire un outil de travail ordinaire ? La réponse n'est pas technologique. Elle est organisationnelle.
L'enthousiasme initial autour de l'IA générative avait produit une vague de déploiements rapides entre 2022 et 2024 : licences ChatGPT Enterprise, Microsoft Copilot intégré à la suite bureautique, outils de génération de code distribués aux développeurs. Les directions informatiques avaient ouvert l'accès, souvent sans cadre d'usage structuré, sans formation approfondie et sans réorganisation des processus de travail autour des nouvelles capacités. Le résultat est désormais lisible dans les données PwC : une désaffection progressive, un usage qui se maintient chez les managers, davantage curieux (84 %) et enthousiastes (77 %) que les non-managers (66 % et 55 %), mais qui ne descend pas dans les équipes opérationnelles.
Ce décrochage entre les managers et les salariés non-cadres constitue le premier signal d'une préparation défaillante. Un quart des salariés français (25 %) estiment que plus de la moitié de leurs compétences actuelles seront obsolètes dans trois ans. Pourtant, moins d'un salarié sur deux (48 %, contre 57 % dans le monde) déclare être soutenu par son management dans le développement de nouvelles compétences. La formation aux usages de l'IA n'a pas suivi le déploiement des outils.
54 % des salariés français n'ont pas utilisé d'IA en 2025
En France, 54 % des salariés n'ont pas utilisé d'outil d'IA générative au cours de l'année 2025, contre 45 % à l'échelle mondiale. Seuls 7 % y ont recours quotidiennement, contre 14 % dans le monde. Ces chiffres, issus de l'étude PwC Global Workforce Hopes & Fears 2026 conduite auprès de 49 843 salariés dans 48 pays dont 1 690 en France, posent une question que les directions informatiques et les comités de direction ne peuvent plus ignorer : pourquoi les entreprises qui ont investi dans l'IA n'arrivent-elles pas à en faire un outil de travail quotidien ? La réponse n'est pas technologique. Elle est organisationnelle.
Le recul de l'usage de l'IA en entreprise ne s'explique pas par un rejet de principe. Les salariés français ne sont pas hostiles à la technologie — ils sont prudents, incertains de ses bénéfices concrets pour leur travail. Ils sont moins nombreux qu'au niveau mondial à estimer que l'IA augmentera la qualité de leur travail (46 % contre 60 %), leur créativité (42 % contre 55 %) ou la sécurité de leur emploi (26 % contre 38 %). Ces écarts avec la moyenne mondiale traduisent une expérience vécue décevante, pas une conviction idéologique.
Une infrastructure déployée sans les usages qui la justifient
Nicolas Bourgeois, Associé Workforce chez PwC France et Maghreb, désigne le mécanisme à l’oeuvre : « La diminution des usages professionnels de l'IA est étonnante et met en évidence un déficit d'appropriation. L'IA agit comme un accélérateur, à condition de repenser collectivement la manière de collaborer, de décider et d'apprendre. » Les déploiements d'IA en entreprise ont majoritairement été traités comme des mises à disposition d'outils individuels, sans reconfiguration des modes de travail collectifs, des circuits de validation ou des processus métier. Un outil distribué sans usage défini reste un outil non utilisé.
Pour les DSI, ce constat a une traduction opérationnelle limpide : le taux d'adoption d'un outil ne dépend pas de sa disponibilité technique, il dépend de la clarté du cas d'usage, de la formation initiale et du soutien managérial continu. Or, seuls 50 % des salariés non-managers estiment disposer des ressources nécessaires pour se former et évoluer, contre 62 % des managers. L'accès inégal à la formation reproduit et amplifie la fracture d'usage.
La crise de confiance envers la direction
Un facteur aggravant ressort des données PwC et mérite une attention particulière des directions : la défiance envers la vision stratégique des dirigeants. La moitié des salariés français ne croient pas en la stratégie de leur entreprise (49 %) et doutent de la capacité de leurs dirigeants à atteindre les objectifs fixés (48 %). Chez les non-managers, ces chiffres atteignent 52 % dans les deux cas. Cette défiance est structurellement incompatible avec une transformation IA réussie : adopter un outil qui va modifier ses pratiques de travail suppose de faire confiance à ceux qui pilotent cette transformation.
L'étude révèle un paradoxe de gouvernance. Les salariés français sont 61 % à considérer pouvoir échanger ouvertement avec leur manager de proximité — un taux supérieur à la moyenne mondiale de 59 % — mais seulement 43 % font confiance à leur direction, contre 51 % dans le monde. La France affiche l'écart le plus marqué de tous les pays étudiés entre la confiance accordée au manager de proximité et celle accordée à la direction générale. Ce fossé signifie que la transformation IA, pour réussir, ne peut pas être pilotée par voie de directive descendante : elle doit être portée par les managers intermédiaires, qui sont le seul niveau hiérarchique qui bénéficie encore d'une légitimité suffisante auprès des équipes.
Absence de cadre éthique et de gouvernance explicite
Au-delà de la formation et de la confiance, un troisième obstacle structure le recul de l'usage : l'absence de cadre. Les salariés français expriment des niveaux d'inquiétude (59 % chez les non-managers) et de perplexité (51 %) face à l'IA qui ne sont pas dissipés par les communications d'entreprise actuelles. Ces inquiétudes portent sur des questions légitimes — fiabilité des résultats, responsabilité en cas d'erreur, confidentialité des données traitées, impact sur l'emploi — qui appellent des réponses de gouvernance, pas de marketing interne.
« Son déploiement doit reposer sur un cadre éthique explicite, une gouvernance claire, une transparence sur les limites et les risques, et une formation aux usages responsables. La confiance constitue, à cet égard, un actif stratégique à construire dans la durée », explique Nicolas Bourgeois. Pour les RSSI et les DPO, cette énonciation résonne directement avec les exigences de l'AI Act européen, dont les obligations de transparence et de documentation des systèmes IA à usage professionnel entrent progressivement en vigueur. La conformité réglementaire et l'adoption par les utilisateurs convergent vers les mêmes prérequis organisationnels.
Les salariés français anticipent par ailleurs des transformations majeures dans les trois prochaines années, plus fortement que la moyenne mondiale : 55 % contre 44 % attribuent ces changements à de nouvelles attentes des clients, 53 % contre 43 % à des évolutions réglementaires, et 49 % contre 45 % à des mutations technologiques. Cette conscience aiguë du changement à venir, couplée à un sentiment d'insuffisance dans l'accompagnement reçu, produit une posture d'attente plutôt que d'engagement. Les entreprises qui n'auront pas comblé leur déficit de préparation opérationnelle avant que ces transformations s'accélèrent prendront un retard compétitif difficile à rattraper.























