L’autre moitié de la facture de stockage cloud correspond en fait à des frais annexes. Ce ratio, stable depuis 2023, révèle un modèle de facturation dont la complexité rend le contrôle budgétaire structurellement difficile, et dont les effets se lisent directement dans les comptes, près d'une organisation EMEA sur deux ayant dépassé son budget de stockage cloud en 2025.
Le Wasabi Global Cloud Storage Index 2026, conduit par Vanson Bourne auprès de 1 700 décideurs IT dans le monde, dont 500 en EMEA, aborde pour la quatrième année consécutive un phénomène structurel que les hyperscalers n'ont aucun intérêt à publiciser. L'étude, réalisée en novembre et décembre 2025 auprès d'organisations de plus de 100 collaborateurs dans les secteurs public et privé, couvre les préférences d'achat, les défis budgétaires, la structure de facturation, les attentes en matière de sécurité et les usages IA du stockage objet cloud. La stabilité des résultats sur quatre éditions successives confère à ces données une valeur analytique que les enquêtes ponctuelles ne permettent pas. Ce que le rapport documente n'est pas une anomalie conjoncturelle, mais un modèle économique ancré.
Le constat principal du rapport est arithmétiquement brutal. En EMEA, 49 % de la facture de stockage cloud est absorbée par des frais annexes, frais d'egress, opérations API en lectures, écritures et listes, réplication inter-régions, récupération de données, object lock, contre 50 % seulement imputables à la capacité de stockage proprement dite. Ce ratio était de 48 % en 2023, de 50 % en 2024 et de 49 % en 2025, ce qui invalide toute lecture conjoncturelle. La structure de facturation par frais multiples est constitutive du modèle économique des principaux fournisseurs de stockage cloud public, et elle ne se corrige pas par génération spontanée.
Une opacité structurelle qui rend la prévision impossible
Parmi les 45 % d'organisations EMEA ayant dépassé leur budget de stockage cloud en 2025, la quasi-totalité (88 %) citent les frais comme facteur explicatif. Les postes les plus fréquemment mentionnés sont les frais d'opérations sur les données, notamment la réplication inter-régions, l'object tagging et le transfer acceleration, suivis des frais d'appels API en puts, gets, reads, writes et restores. Le premier poste de dépassement reste cependant la croissance réelle des volumes de données, ce qui signifie que la hausse des volumes amplifie mécaniquement l'effet des frais proportionnels, créant un effet de ciseau entre croissance des usages et maîtrise des coûts.
Le problème budgétaire posé par ces frais n'est pas seulement quantitatif — il est épistémologique. Les frais les plus visibles comme l'egress et les appels API sont identifiables et modélisables. Mais le rapport signale l'existence d'une couche de frais moins connus, récupération de données, object lock, requêtes de réplication, dont l'impact sur la facture mensuelle est matériel sans être anticipé dans les modèles budgétaires initiaux. La facturation cloud devient ainsi un système à plusieurs couches dont la lisibilité totale requiert une instrumentation spécifique que la plupart des organisations ne déploient pas en amont de leur engagement contractuel.
Un directeur des systèmes d'information du secteur IT et télécommunications au Royaume-Uni, cité dans le rapport, formule l'exigence opérationnelle sans détour — les organisations IT ont besoin d'une visibilité complète sur tous les composants de coût, pas seulement la capacité de stockage, mais aussi les frais d'egress, les appels API, les charges de réplication, les sauvegardes et les mises à niveau. Un responsable cybersécurité dans le secteur santé en Allemagne complète ce diagnostic en soulignant que les dépenses de stockage cloud constituent un facteur de coût significatif devant être géré avec rigueur pour préserver la solidité financière de l'organisation. Ces témoignages convergent vers un même constat : la gestion du TCO stockage cloud est devenue une discipline à part entière, distincte de la simple gestion de capacité.
Le multicloud comme réponse du marché
Face à cette structure de coûts, les organisations EMEA ont développé une réponse pragmatique en diversifiant leurs fournisseurs. En EMEA, 78 % des organisations interrogées utilisent plusieurs fournisseurs de stockage objet cloud public, une proportion qui se maintient comme norme de marché. Les trois premières raisons citées pour justifier cette stratégie multicloud sont l'accès à un plus large éventail d'options de performance pour 49 % des répondants, les exigences de disponibilité applicative imposant un hébergement dans des clouds spécifiques pour 46 %, et la réduction du risque de verrouillage fournisseur pour 44 %.
Cette dernière motivation est révélatrice — le verrouillage fournisseur perçu par les organisations n'est pas seulement contractuel, il est tarifaire. Un responsable IT dans le secteur des télécommunications au Royaume-Uni, cité dans le rapport, confirme avoir été enfermé dans des contrats ayant entraîné des surcoûts significatifs pour les services reçus. L'interopérabilité des API de stockage objet, et notamment la compatibilité S3, est identifiée comme un différenciateur concret permettant aux organisations de basculer entre fournisseurs sans refonte applicative majeure. Il ne s'agit pas d'un argument technique abstrait — c'est la condition pratique de la négociabilité tarifaire.
Parallèlement, le stockage hybride combinant infrastructure sur site et cloud public s'impose comme l'architecture de référence pour les charges de travail IA, adoptée par 67 % des organisations EMEA pour supporter leurs projets IA. Cette préférence reflète une logique de maîtrise des coûts d'accès aux données. Les données d'entraînement et d'inférence qui transitent fréquemment entre stockage et compute génèrent des frais d'egress significatifs en architecture cloud-only, que l'hybridation permet de contenir en conservant les données les plus actives sur site.
L'IA amplifie le problème sans le résoudre
La pression des projets IA sur les budgets infrastructure aggrave la contrainte tarifaire sans fournir de mécanisme d'absorption. En EMEA, la totalité des organisations interrogées dispose d'un budget infrastructure dédié à l'IA, et 59 % anticipent une augmentation de ce budget dans les douze prochains mois. La structure de ces budgets reste déséquilibrée, avec en moyenne 65 % des dépenses IA orientées vers l'infrastructure, données, stockage, calcul, contre 34 % vers le logiciel et le SaaS. Cette concentration sur l'infrastructure signifie que chaque projet IA génère une consommation de stockage et de calcul dont les frais associés s'ajoutent mécaniquement à une facture déjà difficile à prévoir.
La pression sur le ROI IA est mesurée avec précision dans le rapport, seules 32 % des organisations EMEA estiment que leurs projets génèrent un retour positif aujourd'hui, un chiffre attendu en hausse à 48 % dans les douze prochains mois. Cette projection ambitieuse crée une tension explicite entre l'accélération des investissements infrastructure et la fenêtre de patience des directions financières. Dans ce contexte, la maîtrise des frais de stockage cloud devient une variable directement liée à la capacité des organisations à démontrer un ROI IA positif dans les délais annoncés. Les organisations qui ne déploient pas une instrumentation fine du TCO stockage, couvrant l'ensemble des frais annexes et pas seulement la capacité, s'exposent à une dérive budgétaire susceptible d'éroder les gains de productivité attendus de l'IA avant même qu'ils ne soient mesurables.























