Le groupe Constellation, ESN française de 800 collaborateurs et 1 500 clients, annonce la création de Tyr Networks, une filiale dédiée à la connectivité hybride satellite et 5G, et le lancement de Tyr One, une plateforme logicielle unifiée de pilotage WAN. Quand le satellite devient une infrastructure banalisée, la valeur ne réside plus dans l'accès à la capacité orbitale, elle réside dans la couche logicielle qui l'orchestre avec les réseaux terrestres. C'est exactement le pari de Tyr Networks.
L'initiative profite d’une fenêtre de marché consécutive à la course aux méga-constellations LEO (Low Earth Orbit). La dynamique d'investissement dans les constellations LEO n'a pas de précédent dans l'histoire des télécommunications. Starlink opère aujourd'hui entre 7 000 et 8 000 satellites et vient d'obtenir l'autorisation de la FCC de déployer 7 500 satellites Gen2 supplémentaires. Amazon Project Kuiper, avec 3 236 satellites planifiés et des terminaux utilisateurs ciblés à 400 dollars de coût de fabrication, vise une entrée en service commerciale en 2026. Eutelsat OneWeb, recapitalisé à hauteur de 1,5 milliard d'euros par l'État français en 2025 et dont les revenus LEO ont bondi de 60 % sur le premier semestre 2025-2026, a commandé 440 satellites supplémentaires à Airbus Defence and Space depuis janvier 2026.
En parallèle, la constellation souveraine européenne IRIS², développée sous mandat de la Commission européenne avec Eutelsat comme membre fondateur du consortium SpaceRISE, est en cours de déploiement. Le marché mondial des méga-constellations satellitaires, valorisé à 5,55 milliards de dollars en 2025, est projeté à 27,3 milliards en 2032 selon Fortune Business Insights, soit une croissance annuelle de 25,5 %. Cette inflation capacitaire va mécaniquement comprimer les coûts de bande passante et de terminal, rendant le satellite compétitif avec la fibre sur les segments intermédiaires, ceci dans un horizon de deux à trois ans.
Tyr One applique les principes du SDN au WAN
Dans un environnement où plusieurs constellations seront en compétition frontale sur le prix et la couverture, le différenciant ne sera plus l'accès à la capacité satellitaire en elle-même. Il sera dans la capacité à orchestrer intelligemment plusieurs constellations selon les contraintes de performance, de coût et de souveraineté — à superviser en temps réel l'ensemble du WAN hybride, et à garantir la continuité d'activité indépendamment du fournisseur orbital sous-jacent. Les acteurs qui auront construit cette couche logicielle avant la banalisation du satellite seront en position de capture de valeur. C'est la fenêtre que Constellation ouvre aujourd'hui avec Tyr Networks.
La plateforme Tyr One est le cœur technologique de cette stratégie. Son architecture repose sur le principe du Software Defined Networking (SDN) étendu à l'ensemble du WAN d'entreprise — satellitaire LEO, mobile 5G et liaisons terrestres fibre ou ADSL — piloté depuis une console unique. L'abstraction de la couche transport est précisément ce qui permet à Tyr Networks d'être agnostique des opérateurs et des constellations : peu importe que la liaison soit assurée par Starlink, OneWeb ou Telesat Lightspeed, la supervision, le routage dynamique, le chiffrement souverain et la maintenance en condition opérationnelle (MCO) sont gérés de façon homogène depuis Tyr One. La promesse de disponibilité affichée est de 99,99 %, avec un délai de déploiement d'un nouveau site annoncé à 24 heures.
Cette architecture répond à un problème opérationnel concret que les DSI de groupes multisites connaissent bien : la multiplicité des consoles de supervision, des SLA opérateurs et des niveaux de service selon le type de liaison génère des angles morts dans la détection d'incidents et des délais de résolution qui s'allongent précisément dans les situations critiques. La référence Clarins illustre l'enjeu : déploiement d'une connexion satellitaire sécurisée sur un site non éligible à la fibre en moins d'une semaine, avec intégration complète au système d'information du groupe. Stéphane Louerat, DSI du groupe Clarins, décrit le résultat comme « une infrastructure managée, robuste et agnostique ». C'est précisément le cahier des charges que Tyr One vise à satisfaire industriellement, à grande échelle.
Le satellite, bientôt une commodité indifférenciée
Pour Constellation, la création de Tyr Networks en filiale autonome — avec la présidence d'Arnault Hugues, associé historique du groupe, et la direction générale confiée à Yann Belot — est un signal d'intention stratégique via une activité qui a vocation à croître indépendamment du reste du portefeuille de l'ESN, avec ses propres dynamiques commerciales et une ambition de doublement du parc de points de connexion dès la première année, de 1 200 à 2 400 sites satellitaires. Ce rythme de croissance implique une accélération commerciale significative, vraisemblablement portée par le réseau de 14 agences et les 1 500 clients existants du groupe.
Le positionnement souverain est un argument commercial de poids face à la domination de Starlink sur le marché entreprise. Les réserves croissantes des autorités françaises et européennes vis-à-vis de l'usage de Starlink dans les environnements sensibles — alimentées par la posture politique d'Elon Musk depuis 2024 et les interrogations sur l'applicabilité du droit américain aux flux transitant par ses constellations — créent un espace de marché que Tyr Networks est structurellement positionné pour occuper. Gouvernance française, indépendance vis-à-vis de toute constellation unique, chiffrement souverain embarqué dans Tyr One : ces caractéristiques répondent point par point aux critères de qualification des opérateurs d'importance vitale (OIV), des opérateurs de services essentiels (OSE) et des organisations soumises aux recommandations de l'Anssi.
Anticiper la convergence satellite-terrestre
Pour les DSI qui conduisent des plans de transformation d'infrastructure réseau, l'accélération des déploiements LEO modifie le périmètre des décisions à prendre dans les douze à vingt-quatre prochains mois. La question n'est plus de savoir si le satellite a sa place dans le WAN entreprise — les projections de marché et les déploiements en cours répondent à cette question. Elle est de savoir quelle architecture de gouvernance hybride adopter, et avec quel niveau de souveraineté sur les flux, avant que NIS2 et l'AI Act européen ne viennent contraindre les choix technologiques par la réglementation.
L'offre Tyr Networks, clé en main de la conception au déploiement jusqu'à l'exploitation et la supervision, est composée pour les entreprises qui veulent anticiper cette convergence sans internaliser l'expertise WAN hybride, tout en conservant la maîtrise de leur infrastructure réseau. Dans un marché où plusieurs constellations seront bientôt en compétition directe, la valeur à long terme réside dans la couche d'orchestration logicielle et dans la capacité à changer de fournisseur orbital sans refonte de l'architecture de supervision. C'est la promesse de Tyr One, et c'est pourquoi le timing de ce lancement, au moment précis où la démocratisation du satellite s'accélère, est moins anodin qu'il n'y paraît.























