L’annonce d’une solution de visioconférence intégrée à la Suite numérique de l’État a déclenché une polémique chez plusieurs éditeurs français. Le débat s’est rapidement cristallisé autour d’une supposée concurrence publique. Cette lecture reste pourtant cantonnée à l’outil visible, alors que la décision gouvernementale se situe au niveau de la pile technologique complète, avec un objectif prioritaire de continuité fonctionnelle et de réduction des dépendances sur toute la chaîne tech.
Présentée comme une visioconférence « 100 % française », la brique collaborative n’est qu’un composant d’un ensemble plus large incluant le courriel, le partage documentaire et l’identité numérique des agents. Le périmètre cible concerne les administrations centrales et leurs opérateurs, soit plusieurs millions d’utilisateurs potentiels. Cette échelle transforme un logiciel collaboratif en infrastructure critique, soumise à des exigences industrielles de sécurité, de disponibilité et d’exploitation continue. Et c’est précisément sur ce point que la polémique rate sa cible.
La controverse révèle un décalage structurel entre logique de marché et logique d’architecture. Là où une partie de l’écosystème raisonne en débouchés commerciaux, l’administration raisonne en résilience opérationnelle, dans un contexte de droit extraterritorial, de tensions géopolitiques et d’augmentation mesurée des incidents cyber affectant les services publics européens. Autrement dit, la souveraineté ne se joue pas dans l’existence d’un outil public, mais dans son architecture. L’État raisonne en termes de dépendance systémique. Ce sont deux grilles de lecture différentes. Et c’est précisément cette confusion qui rend leur prise de position partiellement hors cible.
La visio intégrée repose sur une pile souveraine
Une visioconférence est bien plus qu’une interface utilisateur avec des fonctions derrière. Elle repose simultanément sur une identité numérique fédérée, une gestion fine des habilitations, une chaîne de chiffrement, une supervision en temps réel, une ingénierie de capacité nationale, un plan de reprise d’activité et une gouvernance industrielle des correctifs de sécurité. Ces briques conditionnent la disponibilité du service et sa conformité réglementaire, car toute défaillance sur l’un de ces maillons affecte directement la continuité de l’action publique.
Cette pile nécessite une traçabilité complète des accès, des journaux d’audit exploitables, des procédures de réponse à incident industrialisées et une capacité de montée en charge compatible avec des pics d’usage nationaux. Parce que ces fonctions deviennent transverses à l’ensemble des ministères, elles basculent dans la catégorie des dépendances systémiques. Dès lors, l’arbitrage ne porte plus sur un fournisseur, mais sur la maîtrise de l’architecture et sur la capacité à remplacer une brique sans provoquer d’effet domino.
Des critiques centrées sur le produit fini
Plusieurs éditeurs dénoncent un risque d’éviction du marché public et un « double paiement » lié aux dispositifs de soutien à l’innovation. Leur raisonnement met en avant la perte de références étatiques, jugées déterminantes pour l’export et pour l’attractivité vis-à-vis des investisseurs. Cette analyse reste cependant focalisée sur la visioconférence comme produit commercialisable. En somme, sur les couches applicatives supérieures, les plus visibles d’un mille-feuille technologique bien plus complexe.
Ce faisant, ils confondent souveraineté d’usage et soutien à l’offre privée. L’État ne généralise pas une visioconférence « 100 % française » pour créer un débouché économique, mais parce qu’il estime que certaines briques doivent être opérées directement ou sous contrôle étroit. C’est une réponse à un risque systémique (juridique, géopolitique, cyber), pas un arbitrage commercial. Appliquer à cette décision les codes du développement de start-up revient à ignorer la nature même des systèmes concernés.
Ensuite, l’idée selon laquelle l’État « ferme l’accès au marché public » est discutable. La Suite ne couvre pas l’ensemble des usages, ni tous les niveaux de sécurité, ni tous les métiers. Les ministères, opérateurs et collectivités continueront d’acheter des solutions spécialisées, notamment pour les environnements sensibles, les besoins sectoriels ou les intégrations complexes. La généralisation annoncée porte sur un socle commun, pas sur l’éradication de l’offre privée.
Une logique de maîtrise technique, pas d’écosystème marchand.
Troisième point clé. La référence à l’open source est traitée de façon très approximative. Ce n’est pas l’ouverture du code qui crée la dépendance, c’est l’absence de capacité interne à le maintenir. Or l’État investit précisément dans des équipes (DINUM, beta.gouv, opérateurs techniques) pour reprendre la main sur ces briques. Le sujet n’est pas la roadmap théorique, mais la capacité réelle à auditer, patcher, faire évoluer et opérer. Là encore, on est sur une logique de maîtrise technique, pas sur une logique d’écosystème marchand.
Enfin, l’argument du « double paiement » (crédit d’impôt recherche + solution interne) rate sa cible. France 2030 et le crédit d’impôt recherche financent l’innovation privée au sens large. La Suite numérique finance une infrastructure d’État. Ce ne sont pas les mêmes budgets, ni les mêmes finalités. Dire que l’État devrait nécessairement acheter ce qu’il subventionne reviendrait à interdire toute capacité publique d’ingénierie, ce qui est précisément l’inverse d’une stratégie de souveraineté. Enfin (bis), ils oublient aussi que l’État est garant de la continuité fonctionnelle des services critiques.
Or l’administration ne cherche pas un outil interchangeable, mais la réduction d’une dépendance structurelle sur des fonctions critiques. Cette divergence d’approche explique la radicalité du débat. Là où les éditeurs défendent un espace de marché, l’État cherche à sécuriser un socle commun, exploitable dans la durée, sous cadre juridique français, avec une gouvernance technique maîtrisée. Pour les directions informatiques publiques, l’enjeu devient la capacité d’exploitation à grande échelle, bien davantage que le choix d’une application isolée.
La DINUM crée un socle mutualisé sous contrôle public
La Suite numérique est pilotée par la Direction interministérielle du numérique comme un noyau mutualisé adossé à des briques open source, hébergé sur des infrastructures françaises qualifiées SecNumCloud et exploité avec des équipes internes. L’authentification des agents s’appuie sur des mécanismes fédérés, tandis que l’architecture prévoit des interfaces documentées afin de permettre l’intégration de briques tierces pour des usages spécialisés, de la sécurité avancée à l’archivage probant.
Ce modèle rapproche l’administration d’un opérateur de plateforme. Maintenir un tel socle pour plusieurs millions d’agents impose des équipes de sécurité dédiées, une supervision continue, une gestion industrielle des incidents, une R&D permanente sur les protocoles et des audits réguliers du code et des flux. Ces contraintes répondent à une nécessité technique. Elles traduisent un changement d’échelle pour les DSI publics, désormais confrontés à des problématiques de capacité, d’observabilité et de gouvernance comparables à celles des grands fournisseurs de services numériques.
La souveraineté dépend de la capacité d’exploitation interne
Dans ses travaux sur les systèmes d’information civils, la Cour des comptes rappelle que sans capacités internes de conception, d’audit et d’exploitation, l’État demeure captif, y compris lorsqu’il s’appuie sur des acteurs nationaux. La souveraineté se mesure à la possibilité de substituer une brique sans interrompre le service, et à la maîtrise des cycles de correctifs, des politiques d’accès et des mécanismes de supervision.
Cette exigence place la continuité fonctionnelle au premier rang des priorités. Pour les RSSI, elle implique une visibilité complète sur la chaîne technique. Pour les DSI, elle impose une gouvernance d’architecture capable d’absorber des évolutions fonctionnelles sans fragiliser le socle. Dans un environnement marqué par l’extraterritorialité du droit et par la professionnalisation des attaques, la capacité d’exploitation devient un levier central de souveraineté opérationnelle.
L’Europe, et la France en particulier, n’ont pas fait émerger de plateformes collaboratives de rang mondial. Ce constat est ancien et revient systématiquement comme réaction d’une partie de l’écosystème lorsque la puissance publique reprend la main sur ces fonctions critiques. Le véritable enjeu ne réside pas dans le lancement d’un outil public, mais dans son architecture. Soit la Suite numérique devient un monolithe fermé aspirant progressivement tous les usages. Soit elle reste une plateforme minimale, modulaire et interopérable, laissant un espace aval aux éditeurs spécialisés. En assumant un rôle d’architecte de dépendances, l’État ne se positionne pas comme un éditeur classique. Il traite un risque systémique. Tant que le débat restera enfermé dans une lecture applicative, il continuera de manquer l’enjeu pour la souveraineté des chaînes technologiques, et pas seulement des applications.






















