La réunion des chefs d’État et de gouvernement des 27, organisée les 17 et 18 janvier, a consacré un changement de ton explicite dans la posture européenne à l’égard des États-Unis. Dans la déclaration finale, les dirigeants ont affirmé que l’Union « défendrait résolument sa souveraineté et ses intérêts économiques » et qu’elle se tenait prête à « mobiliser l’ensemble des instruments à sa disposition » pour répondre à des pressions jugées injustifiées émanant d’un pays tiers.
Si ce Conseil européen n’était pas initialement dédié aux enjeux numériques, les échanges ont rapidement mis en lumière une préoccupation transversale, celle de la capacité de l’Union à résister à des pressions économiques assumées dans un environnement international de plus en plus conflictuel. En assumant la mobilisation potentielle de l’ensemble des outils existants, les 27 ont conféré une portée politique nouvelle à des mécanismes jusqu’ici perçus comme essentiellement dissuasifs, au premier rang desquels figure l’Anti-Coercion Instrument.
La formulation retenue dans la déclaration finale a ainsi réduit l’écart entre une position diplomatique prudente et l’hypothèse d’un durcissement assumé des relations économiques, dont le secteur informatique apparaît comme l’un des terrains les plus exposés.
L'IT européenne à l'épreuve de la coercition
Proposé par la Commission européenne en décembre 2021 à l’initiative de la France, puis adopté en 2023 par le Conseil et le Parlement européens, l’Anti-Coercion Instrument a été pensé pour traiter des situations dans lesquelles un État tiers exercerait une pression économique sur l’Union ou sur l’un de ses États membres afin d’infléchir une décision politique. L’intention initiale n’était pas d’alimenter une logique d’escalade, mais d’installer un cadre juridique commun permettant, après l’échec des voies diplomatiques, de déployer des contre-mesures proportionnées susceptibles de viser les biens, les services ou l’accès aux marchés publics.
Le virage politique que constitue la déclaration des 27 transforme un mécanisme initialement dissuasif en un levier opérationnel dont le secteur informatique constitue désormais le front principal. En assumant cette rupture, les 27 réduisent l'écart entre la diplomatie de prudence et la préparation effective à un durcissement des échanges, forçant les organisations à anticiper des scénarios de fragmentation technologique jusqu'ici jugés improbables.
Les relations économiques entre l’Union européenne et les États-Unis reposent sur une intégration dense mais profondément asymétrique dans le domaine de l'immatériel. Selon les données publiées par le Conseil européen et consolidées par Eurostat pour l'exercice 2024, le commerce bilatéral a atteint 1,68 billions d’euros. Ce volume masque une disparité de nature, car si l’Union dégage un excédent de biens de 198,2 milliards d’euros, elle accuse un déficit de services de près de 148 milliards d’euros, porté essentiellement par la consommation de services numériques et la propriété intellectuelle.
Cette dépendance se double d'une concentration industrielle critique, selon les rapports du cabinet Synergy Research Group, relayés par la Direction générale Connect. Ceux-ci indiquent que plus de 70 % du marché européen du cloud public est contrôlé par les acteurs américains, tandis que la capacité mondiale de calcul sous pavillon européen plafonne à moins de 5 % selon les travaux du programme DIGITAL Europe.
L'émergence d'une fragmentation technique et tarifaire
Un durcissement coercitif imposerait, du jour au lendemain, une véritable exigence de souveraineté fonctionnelle immédiate aux directions informatiques. Le premier scénario de crise concernerait la fragmentation des normes, où l'activation de contre-mesures européennes exigerait que les clés de chiffrement et l'administration des systèmes soient totalement immunisées contre les législations extraterritoriales comme l’US Cloud Act. Cela contraindrait les entreprises à migrer leurs charges de travail critiques vers des infrastructures de confiance, provoquant une ruée sur les infrastructures souveraines au profit de la sécurité juridique et de la conformité aux nouveaux standards de souveraineté.
Le second levier de tension résiderait dans une coercition par les prix ou une inflation numérique induite. En réponse à d'éventuelles taxes européennes, les fournisseurs américains pourraient ajuster leurs tarifs de manière unilatérale, mettant en péril le coût total de possession (TCO) des solutions SaaS et IaaS. Pour les entreprises européennes, cette menace transforme la gestion financière du cloud en une stratégie de survie géopolitique. Elles seraient soumises à une obligation d’agilité technique contrainte, la seule solution permettant une sortie rapide des environnements captifs en cas d'escalade tarifaire punitive ou de rupture diplomatique majeure.
La commande publique et l'angle mort du matériel
La commande publique, qui représente environ 14 % du produit intérieur brut de l’Union selon les estimations de l'OCDE et de la Commission européenne, deviendrait le bras armé de cette autonomie retrouvée. Une restriction ciblée de l’accès aux marchés publics pour les acteurs non-européens forcerait une scission technologique entre les administrations et le secteur privé, imposant aux éditeurs de concevoir des architectures différenciées. Cette complexité accrue entraînerait des coûts d'intégration supplémentaires et une nécessité de renforcer les filières locales, structurant ainsi durablement des écosystèmes technologiques protégés mais potentiellement isolés des standards mondiaux de pointe.
Toutefois, l'analyse la plus alarmante concerne la chaîne logistique matérielle, souvent omise par les rapports centrés sur le logiciel. Un durcissement des relations transatlantiques menacerait directement l'accès aux composants critiques et aux équipements réseaux sous influence de brevets américains. Le risque de rupture d'approvisionnement, documenté dans les études sur les dépendances stratégiques de la Commission, obligerait les entreprises à prolonger la durée de vie de leurs parcs de serveurs et à investir dans des marchés de seconde main certifiés. Le risque géopolitique s’impose donc désormais comme un paramètre structurant des décisions informatiques au même titre que la cybersécurité, exigeant une refonte profonde et immédiate de la gouvernance technologique européenne.
Le dilemme de l'escalade entre interdépendance apaisée et fermeté
Malgré la montée des tensions, l’issue la plus souhaitable demeure celle d’une désescalade diplomatique rapide. Une guerre commerciale frontale, en particulier dans le domaine technologique, ne servirait les intérêts d’aucune des deux puissances transatlantiques. Dans un monde interconnecté, l'instauration de barrières numériques et de mesures de rétorsion croisées s'apparenterait à un jeu à somme négative, où le ralentissement de l'innovation, l'explosion des coûts opérationnels et la fragmentation des standards affaibliraient mutuellement les deux blocs face aux autres compétiteurs mondiaux. La stabilité des échanges reste le socle de la prospérité commune et le moteur essentiel des avancées majeures en cours, notamment dans le domaine de l'intelligence artificielle et de l'informatique quantique.
Toutefois, cette volonté de dialogue ne doit en aucun cas être interprétée comme une forme de passivité. L’Europe se trouve à un carrefour historique où sa crédibilité politique et son autonomie stratégique dépendent désormais de sa capacité à transformer ses intentions en actes tangibles. Si la voie de la coopération reste la priorité absolue pour les 27, l'Union Européenne a l'obligation de se tenir prête à aller au bout de sa logique défensive si la coercition étrangère venait à menacer l'intégrité de son marché. Protéger son tissu industriel et la confidentialité des données de ses citoyens n'est plus une simple option diplomatique, mais une nécessité existentielle. Dans cette quête d'un équilibre fragile, l'Europe doit ainsi préparer les ruptures avec détermination tout en continuant d'œuvrer pour une détente durable avec constance.























