La Chine redouble d’ingéniosité pour conserver sa place dans la compétition mondiale sur l’intelligence artificielle, alors que les restrictions américaines sur les semiconducteurs et les plateformes de calcul spécialisées s’intensifient. Les industriels chinois, confrontés à la pénurie de GPU avancés, multiplient les stratégies de contournement et investissent massivement dans leur écosystème national, tout en restant dépendants de l’évolution de la politique d’exportation américaine. Depuis l’automne 2022, la rivalité technologique sino-américaine s’est cristallisée autour de la question du contrôle de la puissance de calcul. Les États-Unis, en durcissant leur politique d’exportation, ont cherché à préserver l’avance de leurs propres entreprises d’IA tout en limitant les ambitions chinoises. Cette inflexion s’est traduite par l’ajout de sociétés à la liste des entités contrôlées, l’interdiction de vente des GPU les plus puissants et la surveillance renforcée des flux logistiques. Pour les dirigeants chinois, l’accès aux puces haut de gamme de Nvidia, comme les plateformes Rubin et Blackwell, conditionne aujourd’hui la capacité du pays à rivaliser avec les acteurs de référence à l’échelle internationale. Selon les témoignages recueillis lors du dernier sommet IA de Pékin, « sans GPU de pointe, il devient impossible de développer des modèles de nouvelle génération capables de concurrencer OpenAI ou Anthropic ». Privées d’accès direct aux puces américaines, plusieurs grandes entreprises chinoises du secteur de l’IA s’appuient sur des solutions de contournement sophistiquées. Parmi les plus utilisées figure la location de serveurs équipés de GPU Nvidia dans des centres de données installés à Singapour, en Malaisie ou aux Émirats arabes unis. Cette stratégie exploite un vide juridique, la législation américaine se concentrant sur la localisation physique des puces et non sur leur usage à distance. D’après le Wall Street Journal, « la plupart des modèles IA lancés en 2025 par les groupes chinois leaders ont nécessité des phases d’entraînement hors du territoire national, via des partenaires étrangers capables de fournir la puissance de calcul non accessible localement ».

Investissements dans les semiconducteurs nationaux

Cependant, cette approche demeure précaire et expose les acteurs concernés à un risque réglementaire croissant. Washington prépare déjà une extension du dispositif de contrôle à l’ensemble des services cloud et à la location offshore, pour refermer cette brèche exploitée par l’industrie chinoise. Reuters confirme que plusieurs projets de loi sont à l’étude afin de restreindre explicitement la possibilité pour les entités chinoises d’accéder, même indirectement, à des GPU classés comme stratégiques. La dépendance à ces infrastructures extérieures introduit par ailleurs une incertitude opérationnelle, limitant la capacité de la Chine à industrialiser ses modèles IA dans la durée. Face à ce verrouillage, Pékin a massivement accéléré la mobilisation de son industrie nationale des semiconducteurs. Des champions locaux, tels que Biren Technology ou MetaX, bénéficient d’importants financements publics et d’un soutien politique pour développer des alternatives aux GPU américains. Les dernières annonces de Biren, qui vient de présenter un processeur optimisé pour les charges d’IA générative, illustrent cette volonté d’indépendance technologique. Toutefois, le retard accumulé en matière de finesse de gravure et de performances brutes reste significatif. Selon l’analyse d’IDC publiée fin 2025, « le rapport performance/consommation des puces nationales ne permet pas encore d’entraîner des modèles équivalents aux LLM occidentaux les plus avancés ». Dans ce contexte, certaines entreprises chinoises optent pour une stratégie duale, en investissant dans l’optimisation logicielle afin de tirer parti de matériels moins performants. DeepSeek, par exemple, a conçu un modèle linguistique fondé sur une architecture adaptée à des serveurs de génération antérieure, réduisant ainsi les besoins en ressources matérielles. Cette approche permet de poursuivre la montée en gamme sans dépendre exclusivement des puces étrangères, mais elle impose des compromis sur la vitesse d’entraînement et la complexité des modèles déployés. Le gouvernement central, de son côté, multiplie les incitations fiscales et les programmes de formation pour soutenir l’écosystème, tout en appelant à une mobilisation collective autour de la souveraineté technologique.

Bataille autour des plateformes Rubin et Blackwell

Le cas des plateformes Rubin et Blackwell de Nvidia incarne la nouvelle frontière de la rivalité technologique entre la Chine et les États-Unis. Les restrictions américaines imposées sur ces GPU de dernière génération sont perçues comme une tentative de verrouiller l’innovation du côté occidental. Selon Associated Press, les industriels chinois tentent d’obtenir des dérogations partielles, mais les volumes autorisés restent dérisoires par rapport à la demande nationale. Ce manque d’accès freine l’entraînement de modèles d’IA géants, indispensables pour alimenter la croissance des services numériques, la recherche médicale et l’industrie manufacturière. Dans le même temps, Washington intensifie le suivi des exportations indirectes et encourage ses alliés à appliquer les mêmes normes de contrôle. L’objectif affiché consiste à empêcher l’émergence de filières parallèles permettant à la Chine de contourner les embargos technologiques. La bataille pour la maîtrise des plateformes de calcul s’étend donc au-delà des frontières américaines et redéfinit les équilibres industriels mondiaux. À court terme, la souveraineté numérique demeure un objectif difficilement atteignable pour la Chine, malgré les efforts d’investissement et d’innovation engagés par l’ensemble de son écosystème.
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