La transformation des centres de données n’est plus une affaire d’optimisation incrémentale, mais de bifurcation industrielle. Le rapport Vertiv « Frontiers 2026 » décrit cinq tendances technologiques majeures pour accompagner l’ère de l’IA, de la densification électrique au refroidissement liquide adaptatif. Mais derrière cette grille de lecture se joue une recomposition beaucoup plus large, marquée par des tensions énergétiques, des conflits d’usage, la fragmentation géopolitique et une remise en cause profonde du modèle historique du data center.
Jamais l’avenir des centres de données n’a semblé aussi ouvert et instable à la fois. La mutation ne concerne plus seulement les serveurs, mais l’ensemble de la chaîne industrielle, depuis les plateformes de calcul jusqu’aux territoires qui les accueillent. Côté matériel, les trajectoires se fragmentent. Nvidia prépare l’ère Rubin pour prolonger la domination des GPU dans l’IA industrielle, Qualcomm mise sur des SoC hétérogènes pour le calcul distribué et l’informatique embarquée, tandis qu’Intel tente de préserver la centralité du x86 dans un monde qui se déplace vers des accélérateurs spécialisés. Ces bifurcations matérielles redessinent les contraintes de densité, de refroidissement et de puissance, bien au-delà de ce que les architectures historiques des centres de données avaient anticipé.
Dans le même temps, les couches de support deviennent des facteurs de décision aussi critiques que les processeurs eux-mêmes. L’électricité, l’eau, le foncier, la capacité des réseaux et la régulation environnementale conditionnent désormais l’implantation et la viabilité des centres de données. À cela s’ajoutent les piles logicielles intégrant l’IA, l’automatisation croissante du pilotage et les premières formes d’autonomie opérationnelle. C’est cet écosystème bouleversé que le rapport Vertiv tente de rationaliser sous la forme d’une transition technologique. Or, cette transition ne se déroule pas dans un espace neutre, mais dans un monde fragmenté en régions antagonistes, où la présence d’un centre de données engage des enjeux de souveraineté, d’énergie et d’aménagement du territoire.
Densification et plateformes matérielles, fuite en avant sous contrainte
Vertiv place la densification extrême au centre de sa lecture. Les charges IA et HPC propulsent la puissance par rack au-delà de 100 kilowatts, jusqu’à 300 kilowatts dans certaines fermes spécialisées. Pour accompagner ces plateformes, l’industrie explore des architectures électriques en courant continu haute tension, jusqu’à 800 volts, afin de réduire les pertes, les volumes de cuivre et les étages de conversion. Nvidia, soutenu par Vertiv, pousse déjà ces architectures pour ses futurs pods IA, dans la continuité des plateformes Hopper, Blackwell, et Rubin.
Sur le papier, la promesse est celle d’une efficacité accrue et d’une meilleure intégration entre l’alimentation, le refroidissement et le calcul. Dans la réalité, cette densification accroît la fragilité des systèmes. Daniel Bizo, directeur de recherche chez Uptime Institute Intelligence, rappelle que « les chaînes d’alimentation actuelles restent sous-optimales pour un avenir à très haute densité, malgré les progrès réalisés sur les équipements basse tension ». La course à la puissance transforme chaque rack en point critique, où la moindre instabilité électrique ou thermique peut affecter des milliers de cœurs de calcul.
IA distribuée et souveraineté, la fin de l’uniformité des architectures
Le rapport Vertiv décrit un monde où l’IA se diffuse dans l’ensemble des organisations, mais selon des modalités multiples. Les secteurs régulés, comme la finance, la santé ou la défense, privilégient des environnements privés ou hybrides pour des raisons de latence, de confidentialité et de résidence des données. IDC anticipe que les services financiers représenteront plus de 20 pour cent des dépenses mondiales en IA à horizon 2028, tandis que Gartner prévoit une bascule vers des modèles linguistiques métiers détenus et opérés par les entreprises elles-mêmes.
Cette fragmentation se traduit par des architectures hétérogènes, combinant centres de données privés, colocation et services dans le cloud. Elle renforce les impératifs de souveraineté et de portabilité, mais elle alourdit aussi la complexité opérationnelle. Comme le souligne Martin Olsen, vice‑président chez Vertiv, « la gravité des données et les exigences réglementaires poussent les organisations à arbitrer entre fournisseurs de confiance et investissements dans leurs propres infrastructures de nouvelle génération ». L’uniformité du cloud cède la place à un paysage éclaté, où chaque choix d’architecture engage des compromis juridiques, économiques et stratégiques.
Autonomie énergétique et bataille des ressources
L’un des angles forts du rapport concerne l’autonomie énergétique. Vertiv observe que les centres de données se tournent de plus en plus vers la production sur site, via des micro‑réseaux combinant turbines à gaz, groupes électrogènes, batteries BESS, solaire et, à plus long terme, hydrogène ou petits réacteurs nucléaires. Cette évolution répond à une réalité brutale. Aux États‑Unis, la part de l’électricité consommée par les centres de données est passée de 1,9 % en 2018 à 4,5 % de la consommation totale en trois ans après l’essor de l’IA, avec une projection vers 6 pour cent en 2026.
Vertiv présente cette autonomie comme un levier stratégique. Peter Panfil, ingénieur émérite du groupe, reconnaît pourtant que « les opérateurs ne souhaitent pas devenir producteurs d’énergie, mais la croissance rapide de l’IA les y contraint dans de nombreux cas ». Le rapport reste discret sur les tensions territoriales que cela génère. La concurrence pour l’électricité, les délais de raccordement, la pression sur les réseaux publics et la fiscalité énergétique deviennent des facteurs de blocage pour de nombreux projets, notamment en Europe.
Jumeaux numériques et pilotage automatisé
Outre l’IA, Vertiv mise sur les jumeaux numériques pour transformer la conception et l’exploitation des centres de données. En s’appuyant sur des plateformes de simulation comme Nvidia Omniverse, il devient possible de modéliser en temps réel le comportement thermique, électrique et mécanique d’un site, de tester des scénarios de défaillance et d’optimiser la capacité avant même sa construction. Steve Blackwell, vice‑président ingénierie, explique que « le centre de données doit fonctionner comme un système adaptatif, où l’infrastructure et le calcul évoluent ensemble en fonction des charges ».
Cette approche promet une meilleure planification et une réduction des risques, mais elle suppose une instrumentation fine, une gouvernance des données renforcée et une convergence entre les équipes informatiques et les équipes d’exploitation. Dans de nombreuses organisations, ces silos persistent, ce qui limite la portée réelle de ces outils et renforce la dépendance à des fournisseurs spécialisés.
Refroidissement liquide et pression sur l’eau
Le refroidissement liquide est désormais une condition de survie pour les fermes IA à haute densité. Selon Dell’Oro Group, le marché du refroidissement liquide devrait quintupler d’ici la fin de la décennie, porté par les déploiements d’IA à grande échelle. Vertiv décrit une évolution vers des boucles de refroidissement intelligentes, dotées de capteurs, de maintenance prédictive et, à terme, de matériaux capables d’auto‑réparation.
Nigel Gore, responsable du refroidissement haute densité chez Vertiv, estime que « le refroidissement liquide devient un système auto‑optimisant, utilisant l’IA pour maintenir la performance, la résilience et l’efficacité ». Le rapport passe cependant sous silence un point devenu central dans les débats publics : la consommation d’eau. Dans plusieurs régions européennes, des projets de centres de données ont été retardés ou contestés en raison de leur impact hydrique, un sujet que la généralisation du refroidissement liquide rend encore plus prégnant.
Les angles morts d’une vision purement industrielle
La lecture proposée par Vertiv reste celle d’un acteur de la filière, centré sur les leviers techniques et la logique de marché. Elle ignore largement les résistances qui se multiplient autour des centres de données. La bataille pour l’électricité, la pression sur l’eau, la rareté du foncier, les enquêtes publiques et les moratoires ponctuels aux Pays‑Bas, en Irlande ou en France témoignent d’une érosion de l’acceptabilité sociale. La présence d’un centre de données engage désormais des choix de société, bien au‑delà des débats classiques sur le paysage ou le bruit des groupes électrogènes.
En omettant ces dimensions, le rapport donne l’illusion d’une transition fluide et rationnelle. Or la réalité est celle d’un secteur pris dans des arbitrages géopolitiques, environnementaux et territoriaux de plus en plus contraignants. Les infrastructures numériques deviennent des infrastructures critiques au même titre que l’énergie ou l’eau, et elles héritent des mêmes conflits d’usage.
La vision de Vertiv éclaire la direction technologique prise par les leaders industriels, mais elle ne suffit pas à rendre compte de la complexité du moment. La décennie qui s’ouvre ne sera pas celle d’une modernisation tranquille des centres de données, mais celle d’arbitrages permanents entre puissance de calcul, ressources physiques et légitimité sociale. Pour les entreprises du secteur, la compétitivité ne se jouera pas uniquement sur la performance des plateformes, mais sur la capacité à inscrire ces infrastructures dans des territoires sous tension, avec des règles, des attentes et des limites de plus en plus explicites.